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4
sur 5

Un vibraphone tintinnabulant doucement et obsessionnellement, et ce sont les rêves sexuels de Boniface (Grégoire Colin), dans Nénette et Boni, qui se colorent d’une musique doucement inquiétante, répétitive comme une idée fixe, vaporeuse comme une berceuse. Le désir fou du jeune homme aquilin pour la boulangère gironde (Valeria Bruni Tedeschi) se pare ainsi d’une mélodie légère, qui modèle le fantasme et rend la chair évanescente, met la peau à distance, dans le rêve et la torpeur. Réponse du phonographe à l’adolescent volontiers pornographe, la musique composée par les Tindersticks pour le film de Claire Denis attendrit la pate et idéalise, la boulangère (comme une mère à jamais absente ?), retenant le passage à l’acte (se muant en maladroite déclaration : « Je voudrais une baguette bien longue »).

Ce sont ces moments magiques où la musique complète et enrichit le film, par le sous-texte de l’émotion, du rêve ou de la contemplation, qui rendent si riche et passionnante la collaboration entre la réalisatrice et les Nottingham lads. Cinéaste de peu de mots, Claire Denis a sans doute trouvé dans la voix feutrée de Stuart Stapples le sens de l’espace et des ellipses à même d’habiter ses paysages et ses histoires. Le récitatif élégant et précis de Stapples, suivant les grandes voix masculines de l’histoire du rock (Leonard Cohen, Lee Hazlewood, Scott Walker), se pose sur le velours de cordes romantiques dans un cabaret déglingué au ralenti, où glissent basses ondulantes, orgues jazz, balais ternaires, lointaines trompettes. L’influence de John Barry ou d’Ennio Morricone et un sens aigu de l’abstraction et de la durée (de la répétition, de l’étirement) finissent de rendre la musique des Tindersticks (principalement instrumentale pour ces films) intemporelle et irréelle, cinématographique. Selon Stuart : « Pour nous, c’est une question d’espace : un espace pour rêver, pour imaginer. Il faut qu’il y ait de l’ambigüité dans chaque idée, et pas seulement une ligne droite à suivre. Nous essayons de créer une sorte « d’espace négatif » avec la musique, un espace que les gens peuvent habiter, dans lequel nous pouvons les inviter. Je crois que nous partageons vaguement cette conscience de l’espace avec Claire. Tous les moments de ses films ne sont pas dédiés à la narration mais invitent aussi le spectateur à décider ce que signifie cette histoire pour lui, en quoi il est connecté à cette histoire ». Ainsi de la petite mélodie répétitive et aérienne qui accompagne Alex Decas, conducteur de RER dans 35 rhums, et le fait comme voler au dessus du paysage, qui nous permet de rentrer un peu dans sa tête, de filer sur les voies…

Car la lune de miel entamée en 1996, à l’occasion de la bande originale de Nénette et Boni, a viré à l’amour fou durant les quinze années suivantes, le temps de cinq autres oeuvres de la réalisatrice : Trouble every day (2001), Vendredi soir (2002), L’Intrus (2004), 35 rhums (2008) et White material (2010). Des films accompagnés par l’évolution artistique du groupe (du rock lyrique vers le jazz, la soul, la musique classique), en marge des ses albums « officiels ». Après la Turquie et Londres, avant Los Angeles, San Francisco ou Lisbonne, cette complicité unique prend enfin forme sur scène à Paris, jeudi 28 avril 2011, dans le cadre exceptionnel de l’église Saint-Eustache, pour accompagner la sortie d’un coffret regroupant l’intégrale de ces bandes originales. Tindersticks jouera ses compositions pour le cinéma de Claire Denis, à l’initiative du collectif Stage Of The Art, pour un spectacle mêlant musique et images.