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4
sur 5

A la fois terrain d’expérimentation et continuateur d’une certaine attitude punk, Thinking Plague, formé au début des années 80 par le guitariste Mike Johnson et le bassiste-batteur Bob Drake, fait peut-être figure de parent pauvre du rock « in opposition » européen. En effet, si des groupes comme Art Bears ou Henry Cow ont accédé à un statut quasi mythique, la peste américaine Thinking Plague n’a pas obtenu le même succès. Et pour cause : leurs deux premiers albums, datant de 84 et 86, connurent un tirage plutôt limité, voire confidentiel. Aujourd’hui le label Cuneiform et Bob Drake lui-même s’allient afin de réparer cette injustice. Early Plague years réunit sur un seul CD leurs deux premiers ouvrages, deux petits chefs-d’œuvre bourrés d’inventivité et décapants à souhait.

Si l’on a du mal à qualifier la musique de Thinking Plague, les influences s’étirant du punk jusqu’à la musique contemporaine en passant par le jazz, l’attitude générale est placée sous les puissants auspices du rock. Un rock déconstruit, plein de ruptures et de brèches, appuyé par des audaces improvisées et par une instrumentation hétéroclite. La batterie s’accommode de percussions bizarroïdes, la guitare et le piano se trouvent bouleversés par une balalaïka insidieuse, sans oublier quelques verres et quelques artefacts électroniques propres à produire du bruit pur ! On l’aura compris, l’unique parti pris de Thinking Plague est de ne pas se limiter à la question des genres mais réside bien dans leur décloisonnement pour aboutir à un style imposant qui engendre une large palette d’atmosphères. Les morceaux se répondent dans un joyeux chaos de surprises et de ruptures, des parties très rythmées de basse-batterie débouchant tout à coup sur des sonorités mystérieuses et aigrelettes qui se noient par la suite sous d’impressionnantes tirades vocales pleines de véhémence.

L’oreille de l’auditeur est sans cesse sollicitée par de nouvelles trouvailles et aussi et surtout par la richesse rythmique et mélodique. La recherche sonore confine parfois au bruit pur, car on ne peut dénier au groupe une certaine couleur noise, toujours discrète et de bon aloi. Si Thinking Plague se range du côté des pionniers et des expérimentateurs, le mot d’ordre reste l’efficacité. L’auditeur pourra consommer sans modération les 50 minutes du CD ; les deux albums bien que différents conservent une grande cohérence et se répondent à merveille dans le jeu des ambiances.

Cuneiform confirme donc sa position de label aventurier avec cette belle réédition (l’épithète vaut également pour la pochette), qui permet de redécouvrir ce groupe novateur et pertinent. Early Plague years constitue un effort de valorisation pour une musique dont l’originalité risquait de sombrer dans l’oubli. Les frontières entre R.I.O., musique contemporaine ou punk sont abolies ici avec un rare bonheur. L’early Thinking Plague est de retour !