The Soundcarriers est un groupe de Nottingham qui fignole depuis 2007 une popsike baroque ultra-référencée et somme toute de très bonne facture. Le cas d’une telle formation laisse au demeurant un sentiment mitigé : si leur pop supersonique est plaisante et ensoleillée, on ressent une certaine lassitude à entendre pour la énième fois l’oeuvre maniaque et précieuse de fétichistes du studio analogique. Ces « polisseurs du son » semblent s’efforcer de dupliquer à la perfection le son de David Axelrod plutôt que de proposer quelque chose de véritablement singulier et neuf à partir de leurs somme d’influences. Quoique toujours aussi sucré, ce nouvel album a le mérite d’être un poil plus chaloupé, plus ébouriffé et abrasif que les précédents, mais rien de bien nouveau sous le soleil : il ne s’agit ni plus ni moins que d’un honorable ersatz des immenses Broadcast.

A vrai dire, c’est une drôle de surprise que de retrouver The Soundcarriers signé chez Ghost Box. Jim Jupp et Julian House, fondateurs et esthètes du label, laissaient entendre que leur musicothèque ésotérique s’appuyait sur des récits fragmentaires laissant planer le mystère. On avait alors bien cerné leur fixette typiquement british: la littérature fantastique et l’occultisme du XIXème siècle, la folktronica pastorale à la Boards of Canada, les films d’épouvante pop sixties, la psychogéographie héritée de Ballard et l’âge d’or du psychédélisme télévisuel de la BBC. Soit une musique cubiste mais fonctionnelle, tout en cut-ups abstraits et en spectres analogiques, comme un puzzle occulte de souvenirs mouvants d’où sourdraient l’angoisse des cauchemars d’enfants. Ghost Box assimilait jusqu’à présent la mémoire sonore à un temple vivant aux méandres obscurs, parcouru de corridors labyrinthiques d’où remontent de lointains échos, des cris étouffés et des chuchotements indicibles. Les premières sorties (Focus Group, Advisory Circle, Roj…) étaient conçues comme autant de musiques d’illustration fantômatiques, de la pochette au contenu sonore, reflétant une fascination obsessionnelle pour « le papier-peint sonore de [leur] enfance ». Nous ne nous attendions pas à les retrouver sur le terrain d’une easy pop se rêvant kaléidoscopique, mais aux références tellement lisibles qu’elles perdraient presque leur attrait.

À l’instar de toutes ces formations florissantes depuis quelques années, telles Death and Vanilla ou Tara King th., The Soundcarriers marchent dans les pas de leurs figures tutélaires, si ce n’est que la frivolité prend le pas sur l’esprit d’innovation. Force est de constater que ces groupes épigones auront toujours du mal à se dépatouiller de cette position de naturalistes appliqués dans laquelle ils sont engoncés. Si Broadcast ou Stereolab ont également recyclé bon nombre de références grappillées dans pléthore d’albums et de styles (la library music, les bandes-originales, la pop psyché-expérimentale 60’s, le krautrock…), leur grand mérite est d’avoir su en faire quelque chose de neuf, d’avoir inscrit ces références dans la modernité et de les avoir confrontées à quelque chose de beaucoup plus intime, d’y avoir insufflé une âme, de s’être mis en danger en remettant constamment en question leur façon d’appréhender et de concevoir la musique. Bref, d’avoir inventé un langage, suscité des émotions, et en sus, écrit d’excellentes chansons.

L’envoûtement opère aussi chez The Soundcarriers, mais dans une moindre mesure, comme en sourdine. Nous sommes là en présence d’un impeccable pastiche sixties qui y va de ses citations convenues, et non d’un objet véritablement personnel (à l’inverse, par exemple, d’Opossom, le projet du néo-zélandais Kody Nielson). La plupart des morceaux sont bien troussés, et Adam Cann et Dorian Conway ne manquent certes pas d’inspiration. On y distingue même quelques tubes interstellaires : The Boiling Point (voir la superbe vidéo de Julian House), Entropicalia ou Signal Blue. En revanche, on aurait largement pu se passer de la longue pantalonnade psyché de douze minutes This is normal, avec en invité-surprise l’acteur Elijah Frodon Wood. Au milieu de belles embardées tropicales, le groupe nous rappelle ici aux pires souvenirs de l’electro-lounge anglais fin 90’s et annihile un peu la pertinence possible de l’ouvrage.

Sans surprise, la production déballe quant à elle la panoplie complète du parfait petit psyché-rétromaniaque.: basse médiator à la Gainsbourg, reverbs à ressort, orgue groovy, harmonies vocales éthérées dignes de Free Design…  Reste un agréable trip tropicalia-lounge, ambiance Austin Powers parodiant The Party, qui procure cette sensation de nager dans une piscine d’influences pop lysergiques – de Os Mutantes à the United States of America en passant par Pink Floyd (période Syd Barrett), Pentangle ou encore le Quarteto Em Cy. Que du bon me direz-vous, mais tant qu’à faire, ne vaut-il pas mieux remonter directement à la source et réécouter ces chefs-d’œuvre intemporels?

 

 

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