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sur 5

La musique ne ferait bouger que nos culs de consommateurs repus, plutôt que d’ébranler nos consciences endormies. C’est pour détruire ce lieu commun érigé en truisme que des musiciens montréalais se sont investis depuis sept ans dans une série de projets ambitieux, au nombre desquels Godspeed You Black Emperor !. Portés par leur foi immense en un pouvoir dont la musique n’a jusqu’ici que trop peu usé, les disques de ces missionnaires privilégient les longues plages instrumentales, les spoken words hallucinés et les assauts glorieux de guitares et de cordes. Silver Mt. Zion / Set Fire To Flames : deux émanations de Godspeed. Mêmes postulats, même envie d’en découdre, mais par des voies différentes.

Dans la lignée de leur magistral prédécesseur (He has left us alone…), les premiers sortent sous une formation élargie à six musiciens (guitares, contre-basse, cordes), Born into trouble as the sparks fly upward. Un chef d’œuvre de musique de chambre où ferveur, beauté et élégies s’unissent sur l’autel d’un dieu sans nom. Comme autant de promesses à venir (Sisters ! Brothers ! Small boats of fire are falling from the sky !, Built then burnt [Hurrah! Hurrah !], The Triumph of our tired eyes), les morceaux sont des torrents d’émotions contradictoires, des ascensions figées par des points d’orgue. La comparaison entre la voix fébrile d’Efrim et celle des babacools de Mercury Rev et des Flaming Lips est tentante. Mais en confondant aérophagie et poésie, problèmes diarrhéiques et politiques, elle fait insulte aux textes du Montréalais.

Les seconds étrennent à treize leur Sings reign rebuilder, un album instrumental à l’écriture elliptique, qui offre au cœur de ses errements inquiets des interstices de lumière, comme des moments de grâce soudains. Tel un Boxhead Ensemble improvisant sur le film de notre vie en sursis, Set fire to flames noie dans un champ de drones et de bruits documentaires des montées rayonnantes (Steal compass/Drive north/Disappear, Shit-Heap-Gloria of the new town planning) et des secondes d’éternité (comme le sublime Esquimalt harbour où une clarinette basse et un cor expirent dans la brume, ou le thème central de Reign rebuilder mené par un alto caressant).

Groupes Janus par essence, leur esthétique marie constamment dénonciation violente et espoir angélique (c’est d’ailleurs tout le sens du titre de Sings reign rebuilder). Stigmatisation d’un monde mis sous surveillance (« cop cars at every corner » sur Silver Mt. Zion, bruits de sirènes hurlantes sur Set fire to flames), phobie d’une machine à broyer ses laissés pour compte, rejet du diktat d’un urbanisme barbare : la radiographie des maux de la société libérale ne suffit pas. Elle est indéfectiblement associée à un appel à l’éveil des consciences politiques, à une levée en masse des contestataires (sur Born into trouble… Mischa, tel un petit soldat, dit : « We were an army if we believe we were an army » ou Efrim plus loin : « There is beauty in this land, but I don’t often see it […] Musicians are cowards […] So come on friends, to the barricades again, we will find our way »). A la foi dans le pouvoir des mots (« Good words, strong words, words that could’ve moved mountains ») répond le génie des enfants (la petite voix qui clôt l’album sur un air d’école maternelle : « When we finally cross the barricades, with the angels on our sides… when we finally deny all the popular lies, when we finally let doubt and worry die… How will it feel ? ») . Poétique du désespoir, mystique de l’espoir, cette musique messianique est d’abord une profession de foi et une déclaration d’amour.