Rappelez-vous, 2002 : Neon golden, c’était un peu le parangon de la pop moderne, un tout-en-un inévitable de résonances post rock progressistes, d’indie chou fleur, et de textures state-of-the-art – en gros, le block electropop qui faisait rêver tout le monde et qui annonçait l’OPA du bitcrush sur la pop, de The Postal Service à Britney. Le petit gang des frères Acher et de Martin Gretschmann venait de péter la baraque, via Lali Puna ou le Rocket in the pocket de Console, tout le monde gobait en grappe les gravats multicolores de Thomas Morr, s’ébahissait à juste titre des alliages amplis vintage / microsons derniers cris de Mario Thaler, metteur en son surdoué du studio Uphon, et la minuscule ville bavaroise de Weilheim avait une cote terrible dans le monde de la pop.

Une petite éternité musicale et dix-sept tsunami de branchouillerie plus tard, Björk est classifiée pour de bon vieille radasse excentrique, Portishead se fringuent en toges Southern Lord, on gobe plus volontiers des vieilleries de Gobelin ou Moroder et tout le monde copie les Boredoms ou Silver Apples. Alors disons le sans écart, ça fait un peu bizarre d’entendre The Notwist dans cet étrange contexte. D’autant que le projet du groupe n’a pas muté d’un iota esthétique : The Devil, you + me, son sixième album, reprend strictement, en version claire obscure, le programme électronique/acoustique si singulier achevé à l’orée de la décennie, les enjeux modernistes en moins. Il y a donc toujours, à droite, les harmonies doucement emo et monotones, les architectures répétitives minimales calquées sur le Velvet et Eno, et à gauche, les feedbacks de guitare en couches, les globules électroniques purs, les craquements en suspension, les nappes infiniment amples, les événements découpés en grosse tranche pour discuter avec les mots.

Comme une sorte de déclaration d’indépendance d’avec l’époque, le ton et les tempi sont certes un peu plus modérés, quelque peu aplatis par ce qu’on devine être, en lecture biographiste fastoche, la maturité, mais le cœur de l’oeuvre, l’horizon et ses couleurs (orange et chrome), demeurent stricto sensu les mêmes : ceux d’un indie rock un peu suranné, un peu juvénile, qui se regarde chouiner dans un bel écheveau électronique de lignes claires, à des millions de kilomètres des textures boueuses des nouveaux parangons influents de l’époque, Burial ou Animal Collective (c’est dit sans jugement de valeurs). Ce qui rassure un moment (on est pas trop mal, dans ces harmonies et ces matières, il faut avouer), et nous rend aussi un peu perplexe : réduite à l’état de pur accessoire esthétique, l’ambition crossover des arrangements agit étrangement sur les chansons, leurs petites histoires tristounes et la voix en retrait de Markus Acher, comme un retour de flamme déplacé, un appel d’air absurde, mélancolique, désabusé, presque déprimé. Un beau moment de résignation, en quelque sorte, qui n’agit pas sur les régions les plus optimistes du coeur.

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