Si Chronic’art donnait des titres à ses chroniques, celle-ci pourrait s’appeler « Recherche Andre désespérément » ; ou plutôt, EFIL4ERD.RD, à la Efil4zaggin (pour Niggaz4life, ou Négros pour la vie, le titre inversé du second album des NWA). « DR. DRE POUR LA VIE », c’est en effet ce que Jayceon Taylor alias The Game a gravé au couteau sur Doctor’s advocate, son deuxième album (presque) tout entier dédié à la figure d’un seul homme, Andre « Dr. Dre » Young.

Mais avant d’entrer dans le coeur du sujet, résumons les épisodes précédents : en 2005 sortait The Documentary, premier album d’un jeune rapper de Compton parrainé par le producteur légendaire de Snoop Dogg, Eminem et 50 Cent ; 50 Cent avec lequel The Game rompit presque aussitôt, pour se lancer à longueur de mixtapes et de vidéos dans une campagne de dénigrement résumée par le lapidaire slogan « G-unot » ; 50 Cent, l’empereur du rap US estampillé Interscope, qui, en représailles, se fit fort de priver son ancien affilié du soutien de son mentor pour son disque suivant. Et cet album nous dit qu’effectivement il y a réussi, puisque Doctor’s advocate, prévu comme le couronnement du partenariat Dre / Game, est finalement devenu cette chose étonnante, une collaboration à un. Et c’est d’ailleurs son thème principal, celui qui domine la plupart de ses seize morceaux, lorsqu’ils cessent de parler de bagnoles, de cul, d’alcool ou de beuh.

A ce stade, si vous n’aimez pas le rap, vous avez déjà décroché. Et si vous aimez le rap (ou plutôt, si vous aimiez le rap, l’art subtil de Rakim, de The DOC ou de Gangstarr), vous prendrez cet air vaguement accablé que la plupart des gens comme vous prennent aujourd’hui lorsqu’on leur parle de ce qu’est devenu le hip-hop US -une baudruche gueularde ruisselante de diamants- et vous passerez à autre chose. Et vous aurez tort. Le croira-t-on ? Doctor’s advocate est un album presque aussi bon, presque aussi maîtrisé que The Documentary, et ce, malgré son sujet. En 2005, The Game voulait, classiquement, représenter sa ville, replacer Compton dans le panthéon géographique du hip-hop US d’où la cité californienne avait disparu depuis la chute de la maison Death Row ; en 2006, c’est désormais un homme qu’il prétend représenter, jusque dans le titre même de son disque. Andre Young, donc. C’est-à-dire un rapper médiocre, un industriel efficace, un producteur perfectionniste, bref, un professionnel compulsif qui n’a ni l’étoffe christique d’un 2Pac, ni même seulement le glamour capitaliste d’un Jaÿ-Z. Or, qui, franchement, a envie de s’enthousiasmer non pas sur la carrière et la discographie de Dr. Dre, effectivement impressionnantes, mais sur l’homme lui-même ? Un type dont même les faits d’armes scandaleux paraissent minables (une journaliste tabassée, des violations du code de la route -même Busta Rhymes a aujourd’hui un dossier plus crédible).

Et pourtant, c’est précisément ce par quoi cet album pèche, cette fixation bizarre sur un homme à la personnalité aussi terne, qui est aussi ce qui en fait une oeuvre plus dérangée et donc finalement plus intéressante que The Documentary. Car, dans son obsession, The Game atteint par moments un niveau d’exhibitionnisme psychologique rarement égalé depuis les grandes heures d’Eminem. Il faut l’écouter, ce boy n tha hood aux poses © Ice Cube 1990, en train de s’accuser de trahison et de célébrer la figure paternelle qu’était Dr. Dre pour lui, sur Doctor’s advocate, incroyable confession-spectacle où la roublardise la plus rouée le dispute sans cesse à la sincérité la plus désarmante. Et il faut l’entendre s’intituler le Rakim de la Côte Ouest, sur Da shit, ou se comparer à Ice Cube, 2Pac et Nas, tout ça dans la même rime, sur It’s okay (One blood). Ou encore aligner tout le long de l’album les références aux héros de l’Age d’Or du hip-hop angeleno, des NWA à Dj Quik, en passant par Yo-Yo et les Da Lench Mob, pour mesurer à la fois la hauteur de ses ambitions, et l’incertitude qui le taraude au moment où, privé de son protecteur, il ne peut plus compter que sur lui-même pour confirmer les cinq millions d’exemplaires de The Documentary.

Que sur lui ? Pas tout à fait, car, s’il n’a pas eu Dr. Dre pour Doctor’s advocate -et si on n’y retrouve donc pas ce Hard liquor (feat. Kokane) si convaincant qui l’annonçait au printemps lorsqu’il était encore prévu que ce disque sorte chez Aftermath-, The Game a bénéficié en revanche de l’aide de Hi-Tek, Swizz Beatz, Scott Scorch, Kanye West, will.i.am et Just Blaze. En 2006 on a rarement vu une telle affiche, et entendu un album aussi bien produit. Les stars de la dream team sonique du nouveau héros de Compton lui ont en effet bâti des sons qui valent bien les productions du Dr., qu’elles imitent d’ailleurs à l’occasion. Just Blaze ressuscite ainsi les sons gothiques du deuxième NWA pour Remedy, là où c’est plutôt du côté digital de [The Chronic] 2001 que Scott Scorch va chercher son inspiration, sur Let’s ride et Too much. Et puisqu’on est dans les classiques de la Westcoast, will.i.am, pour sa part, nous replonge dans un roulement de breakbeats dans le meilleur des débuts du gangsta-rap made in LA, à l’époque de King Tee et Low Profile, tandis que Hi-Tek propose un juteux tapis laid-back à la Dj Quik pour Ol’ english, ôde renouvelée à la malt liquor OE 800, cette 8-ball si chère à feu Eazy-E.

Et c’est là l’autre caractéristique frappante de Doctor’s advocate : à un moment, The Game lâche, orgueilleux : « je devrais sortir Detox moi-même » (sur Compton) ; et c’est ce qu’il fait. Ou, plus exactement, il donne avec cet album le disque le plus proche de ce que pourrait être le magnum opus sans cesse repoussé de Dr. Dre. Toute la famille proche est là. Tout d’abord, Nate Dogg, qu’on va finir par vraiment aimer, Snoop et Tha Dogg Pound, Busta Rhymes ; ne manquent, par construction, que les plus fidèles soldats d’Aftermath -50 Cent et Eminem. Et The Game revivifie sans honte tout le décorum chromé du Westside : les bandanas bleus et rouges, l’alcool à bon marché, les joints d’herbe qui font rire, les Chevrolet six-fo’, qui passent sans cesse d’un morceau à l’autre comme aux beaux temps de The Chronic. Plus intéressant, The Game parvient à retrouver par moments la concision glacée du gangsta-rap originel, quand il évoque par exemple la mort de son frère sur Ol’ english (« Used to think that I was hard, so I stole my brothers glock / And that’s the day my life changed ’cause that night he got shot / Killed by another Crip over his Rolex watch »).

Bien sûr, vous (re)connaissez la chanson. C’est le même air depuis 1993, sans cesse rejoué, sans cesse recréé, avec ce secret espoir qu’un jour reviendra le bel été G-funk. Mais avec The Game, sa voix rocailleuse, son ego surdimensionné, sa larme tatouée sous l’oeil gauche, LA a clairement trouvé celui qui, après la génération des parrains -des doggfathers…-, incarne désormais ce rêve, dans lequel il a lui-même grandi. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il ne se perdra pas dans les sombres arcanes de la politique hip-hop dont, franchement, on se contrefout ; avec Doctor’s advocate, il a réussi à se sortir de l’impasse dans laquelle 50 Cent l’avait fait dérailler. Il ne lui reste plus qu’à se remettre en route. Let’s ride.

Article précédentManu Larcenet – Critixman
Prochain article10 canoës, 150 lances et 3 épouses