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4
sur 5

Le 34e album de The Fall est l’occasion pour son leader, Mark-E-Smith, de renverser la formule utilisée dans les albums précédents : auparavant, avec les vieux membres de The Fall, il avait pris l’habitude de faire intervenir d’obscurs producteurs techno ou indus (DOSE, Inch…) assez inspirés. Cette année, le nouvel album de The Fall officialise un line-up de toutes jeunes recrues (membres à part entière du groupe puisqu’elles co-signent la plupart des morceaux) et sollicite les services de Grant Showbiz qui avait déjà produit pour eux l’excellent Grotesque : After the gramme en 1980.

The Unutterable quitte le terrain de l’expérimental technoïde des albums comme The Marshall suite ou Levitate pour renouer avec une formule plus basique, lorgnant vers le rockabilly, voir le glam-rock. De fait, cet album est peut-être le plus pop ou accessible que The Fall ait proposé depuis longtemps. Le programme s’ouvre sur Cyber insekt, un tube potentiel, dont le refrain très accrocheur est assuré par Kasuko Hohki de The Franck Chickens. Un titre qui traite de notre condition d’insectes frénétiques perdus dans le cyberespace. Les guitares denses et la basse proéminente ont la part belle jusqu’à ce Dr Buck’s letter d’anthologie, sorte de rap « à la The Fall » ? Dr Buck’s letter montre un Mark-E-Smith toujours plus habile à poser sa voix sur des rythmiques particulièrement lourdes : les boucles de basse ultra-ralenties assurent une ambiance tendue, renforcée par un rythme-pilon et Mark déballe une sorte de cauchemar éveillé entouré de guitares slintiennes.
Cet opus marque un retour au rock flamboyant, à un moment où plus personne n’y croyait. On se dit que les Placebo et consorts font pâle figure à côté de ce qu’offre The Fall sur des titres comme Hands up Billy ou Way round. De manière générale, The Unutterable dégage cette énergie brute, cette fièvre qui est (devrait être ?) celle de tout jeune groupe. The Fall se permet même de s’auto-piller en recyclant la ligne de synthés apocalyptique et descendante de The Crying Marshall (de l’album précédent) pour assurer la base guitaristique sans faille de Serum. On s’étonne aussi de croiser The Pixies sur Ketamine Sun : tout est là, des lignes mélodiques efficaces aux secondes voix féminines (rappelant furieusement Kim Deal).

Comme sur chaque album du groupe, on a droit à quelques tentatives expérimentales. Avec Midwatch 1953 d’abord, qui secoue franchement bien les neurones. Mais c’est Devolute qui l’emporte avec son climat schizophrène : plusieurs voix de Mark-E-Smith s’enchevêtrent et s’opposent (telles celles du Velvet sur The Gift en son temps) jusqu’à se fracasser au fond d’une pièce détruite. Toutefois, la véritable surprise provient de Pumpkin soup & mashed potatoes qui voit The Fall tenter de faire du jazz à partir de son lot habituel de riffs répétitifs. Hélas, c’est aussi sans doute le morceau le plus décevant de l’album : la formule est sans doute à approfondir (vivement le 35e album !).
Quinze titres plus tard, le voyage s’achève sur Das Katerer, une nouvelle incarnation d’un titre de The Post nearly man (le curieux et unique album en solo de Mark-E-Smith, après le split historique de The Fall, fin 1998) qui, cette fois-ci, devient un morceau disco halluciné et macabre où Smith bafouille « et la mort te tiendra au chaud, je suis ta cantine, reste près de moi… » C’est peut-être pour ces moments-là que Grant Showbiz, coupant court à tout jugement sur Mark-E-Smith, tranche d’un définitif : « He’s from Planet Mark ! »…