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4
sur 5

Ca y est, c’est fait ! The Fall, groupe ayant érigé le chaos et la productivité comme ligne de conduite, passe le cap des trente années d’existence, cette année et son leader-dictateur Mark E. Smith en profite pour aborder le demi-siècle de présence sur terre avec un tout nouvel album et une autobiographie (Renegade: The Gospel according to Mark E. Smith, chez Penguin Books). Reformation post TLC s’appuie sur une équipe complètement renouvelée : les membres qui avaient apporté une certaine stabilité à The Fall depuis deux albums l’ont lâché au cours de la tournée américaine de l’année passée, à bout de nerfs, semble-t-il. « C’est une des meilleures choses qui soient arrivées à The Fall », philosophait le légendaire mancunien récemment. Son nouveau staff est donc composé en partie par des jeunots qu’il a piqué au groupe qui assurait la première partie de cette fameuse tournée aux USA -ils ont assuré la relève au pied levé : c’est formateur !- et donne à cette mouture de The Fall circa 2007 une tonalité plutôt vrombissante puisque le line-up compte notamment deux bassistes.

On se souvient des deux précédents albums comme de pièces opposées et complémentaires : Country on the click, une réussite assez pop et technoïde, pour faire vite, était suivi par le fédérateur Fall heads roll qui donnait la part belle aux guitares coup de boule et à un recentrage punk sans fioritures. Le nouvel opus ne se coule évidemment pas dans les chaussons de ces glorieux aînés et présente un paysage assez assombri : la présence de deux bassistes et un choix de production particulier l’expliquent en grande partie. En cela, Reformation post TLC se rapproche d’albums plus anciens comme Bend sinister mais, dans le même temps, n’est absolument pas « un disque de plus » dans une discographie pourtant pléthorique.

Un rire sardonique de MES introduit le pétaradant Over ! Over !, un titre plus ou moins pompé / inspiré du Coming down des United States of America, ouvrant idéalement l’album sur un titre annonçant la couleur : psyché-garage déglingué, punkabilly assez fruste. S’ensuivent une série de titres faisant se rencontrer Hawkwind et Joy Division (l’épique Reformation, l’accrocheur Fall sound, une chouette reprise du countryman Merle Haggard White line fever). A ce stade, on quitte ce qui aurait pu constituer un disque cohérent -mais sans doute trop linéaire et prévisible pour The Fall- pour basculer dans des plans au bord du documentaire reality show (Insult song où Smith s’adresse à son propre groupe, rictus aux lèvres, les décrivant comme de petites choses « suivant leur leader aveuglement » : réussi mais perturbant !), de la chanson en chantier (The Usher ou My door is never, tout juste esquissées), de l’indigent (The Wright stuff, chanté par l’adorable Mme Smith mais faisant figure de vrai cheveu dans la soupe), de l’expérimental le plus déroutant (plus de dix minutes de drones krautrock oppressants pour Das boat où Smith pousse de petits cris avec sa femme, Eleni). Passé cet étrange couloir d’outre-tombe, l’album retrouve un dynamique proche de l’ouverture efficace décrite tout à l’heure via des titres comme Scenario ou Systematic abuse, comme pour boucler la boucle.

Moins séducteur que ces prédécesseurs, Reformation post TLC se révèle un album qu’il convient de laisser infuser (il faut le temps de digérer plus d’une heure de musique, surtout celle-là) et d’aborder comme un point de départ au lieu de chercher à le replacer dans l’ensemble du puzzle signé Mark E. Smith.