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sur 5

A World bewitched vient à point nommé pour permettre à tous de jeter un oeil dans le rétroviseur de la machine de guerre conduite par Mark E. Smith depuis un quart de siècle. Cette rétrospective concerne uniquement la décennie qui vient de s’achever : curieusement, à cette époque, treize ans après sa formation, The Fall allait entrer dans ce que l’on peut appeler leur phase « populaire » puisque la période 1990/2000 a vu The Fall entrer à la neuvième place des charts, en 1993, avec The Infotainment scan. Par ailleurs, en 1998, le NME a accordé le « Godlike Genius Award » à Mark-E-Smith (qui l’a laissé seul sur son podium). On a même vu Mark-E-Smith à Top Of The Pops interpréter I want you aux côtés des Inspiral Carpets…. The Fall est-il comme le bon vin qui va se bonifiant avec l’âge ?

En tout état de cause, il aura fallu pas moins d’un double CD pour mener à bien l’entreprise compilatoire, tant la discographie de The Fall est pléthorique. Le choix de Ian Harrisson pour réaliser la sélection est judicieux puisque, au long des 36 titres de A World bewitched, le diamant noir de The Fall brille de toutes ses facettes, des plus chatoyantes aux plus vénéneuses. On passe d’habiles titres versés sur le commentaire social (Middle class revolt, dont le titre parle de lui-même, ou encore le piquant Idiot Joy showland qui brocarde la coloration de plus en plus hédoniste et consumériste des comportements européens) aux curieuses visions prémonitoires de Mark E. Smith (le single Powder keg anticipe de quelques semaines les bombardements sur Manchester perpétrés par l’IRA) en passant par les climats les plus énigmatiques tels ce Lights/fireworks halluciné ou bien la douce folie de The Caterer (extrait de The Post nearly man, le trop méconnu album solo de Mark). Egalement un plaisir que de retrouver les vacheries les mieux senties du maître : Glam racket, qui met en accusation le revival glam rock du début des années 90 est particulièrement croustillant.

Pris dans les montagnes russes du cerveau conduisant The Fall, on passera allègrement du reggae bancal de Kimble au disco-freak de Seventies night, en passant par le rockabilly futuriste de I’m a mummy (belle déclaration pour un groupe dinosaure !). Mark E. Smith manie assez habilement les stéréotypes pour transformer ces exercices de style en autant de titres immédiatement identifiables comme étant « du The Fall ». Même à l’heure de l’exercice de la reprise, les morceaux originaux, une fois passés aux filtres hallucinatoires de son cerveau, sortent un peu perturbés : Black monk theme est ainsi une contraction-adaptation de deux titres des Monks (autres allumés des sixties) en un seul morceau. Que reste-t-il dans Why are people grudgeful qui ait encore un lien avec le reggae-dub de Joe Gibbs ? Il paraît qu’Iggy Pop en personne aurait félicité Smith pour sa prestation live de I wanna be your dog… Contre toute attente, au détour de certains morceaux, Mark E. Smith prend même la peine de chanter (!) sur Legend of Xanadu, sa reprise des Dave, Dee & Dozy, et le gargouillis habituel de son filet de voix est étonnamment remplacé par un timbre presque caressant.

En définitive, cette compilation ravira autant les novices, par son côté exhaustif et pourtant facilement assimilable, que les fans endurcis : le deuxième volume regroupe autant de raretés (les collaborations de la même période) que d’inédits. De plus, A World bewitched vous dispensera d’écumer les disquaires d’occasion afin de trier les nombreux albums (lequel choisir ?) ou de pister ces singles rarissimes témoignant de collaborations aussi brillantes qu’improbables (Long Fin Killie, Badly Drawn Boy, Elastica, DOSE… )