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5
sur 5

D’aucuns diront que ce disque est prétentieux, boursouflé, démesuré, croulant sous ses propres enluminures. Qu’il est atrocement sérieux, plombé, et qu’il ne suffit pas d’aller chercher Dave Fridmann et plein de dollars pour passer du statut de brave groupe indie pop à celui de sauveur de la pop music. Ils auront probablement raison. Car pompeux, Hate l’est assurément. Oui, mais également flamboyant, magnifique, épique, virtuose, effrontément brillant. En ruine sous son propre édifice. Et c’est ce qui nous intéresse ici. Tirant toute son ampleur et toute son essence de son échec, Hate est un disque dévasté et liquéfié, un chef d’œuvre décalé traversé de bout en bout par sa propre mort.

Il faudra bien entendu repasser pour prendre les prétentions de Hate, ses envies de conceptuel, d’unité et de direction, complètement au sérieux. Mais l’édifice, ses fondations et ses flagorneries aériennes, font partie des plus belles choses que la pop symphonique nous ait donné à entendre. De mémoire, la dernière fois que l’on a assisté à tant de merveilles pyrotechniques, c’était avec le définitif Soft bulletin de la bande à Wayne Coyne, produit également par l’ami de toujours Fridmann. Au delà des détails esthétiques -Fridmann fait montre ici de pas mal de tics, d’une boîte à rythmes saturée à une ritournelle de mellotron- on retrouve une envie, un paradoxe, similaires : celle de faire décoller les plus ébouriffantes infrastructures vers le firmament, de feindre la grâce avec l’artillerie lourde d’un chœur d’enfants ou d’une batterie atomique. Et, de la même manière que les Flaming Lips touchait les étoiles, le petit groupe de Glasgow arrive à nous faire croire à ses envies d’absolu, à la pureté d’intention de ses messages.

Presque tout resplendit ici : les envolées cinématiques de The Light before we land, les chœurs timestretchés et le piano kitsch de Woke from dreaming, les echos sombres de Favours, les pérégrinations bruyantes du final If this is a plan. En outre, les écossais s’offrent deux quasi tubes parfaits, All you need is hate et surtout le séminal Coming in from the cold, et un chef d’œuvre en forme de ligne de fuite, Child killers. Seuls deux titres, The Drowing years et All rise, et un livret de paroles souvent idiotique (bon, d’accord, parfois carrément crétin) sont à deux doigts de faire capoter l’ensemble… Que nenni. On ne retiendra ici, parce qu’on veut y croire et parce que ça fait trop longtemps que The Delgados, dans l’ombre de leurs camarades d’Arab Strap et Mogwai, attendaient ça, que les moments étincelants de ce disque idoine et forcément perdant. On le dit, on le répète, on le répétera encore dans un an : se perdre dans les décombres de l’édifice mort né qu’est Hate est un pur ravissement, et provoque la plus sincère, la plus honnête jouissance pop.