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4
sur 5

Histoire de fêter dignement les 40 ans de la naissance de la bande à Brian Wilson, Capitol Records vient de publier, à l’attention des inconditionnels du genre, une anthologie exceptionnelle résumant en une quarantaine de titres, les années les plus brillantes (1961-1970) de la carrière des Pendletones devenus Beach Boys. A y regarder de près, on s’aperçoit vite qu’il ne s’agit pas d’une réédition de titres rouillés, mais d’une anthologie d’un genre nouveau, oscillant entre le documentaire pour passionnés et le coffret de versions précieuses. On y trouve en vrac des enregistrements inédits, des titres déjà entendus dans les multiples archives rééditées ou non, des discussions entre les Boys capturées en studio, des colères de Brian Wilson en pleine répétition, les blagues pathétiques de Mike Love, quelques instrumentaux, un ou deux titres live, et des enregistrements de répétitions incluant quelques plantages savoureux. Mais plus que tout, on vit la genèse de quelques succès en écoutant les discussions entre le groupe et les ingénieurs du son, ou comment un des orgues originels a été supprimé du background de Good Vibrations parce qu’il « parasitait la voix », dixit Mike Love.

Ouvert sur une présentation du groupe à la radio, l’anthologie se poursuit par un enregistrement de Surfin’ en version vocale soutenu par une guitare sèche perdue dans un coin, claquements de doigts et basse vocale de rigueur. Et puis subitement le morceau s’arrête, Brian pouffe de rire et la formation s’embarque dans une discussion des plus savantes afin de savoir qui a fait planter le morceau ! Plus loin, Brian se débat avec l’ingénieur en lui expliquant comment « faire sonner sa musique plus brillamment », et l’on comprend alors pourquoi la majorité des enregistrements de sa voix était en mono : d’une part parce que la défaillance de son oreille droite lui posait un problème à l’écoute stéréo, mais aussi parce que « la stéréo laisse trop de possibilités à l’auditeur pour modifier ce son qu’on a travaillé très dur et qui ne doit pas être modifié ». Et accessoirement parce que la majorité des titres était formatée pour passer sur les stations en vogue de l’époque, qui émettaient alors en mono AM.
Suivent une démo de Surfin USA au son résolument garage, un discours de Mike Love au sujet des harmonies de Brian, une version live de Shut Down et un a capella du Their hearts were full of spings, une reprise des Bobby’s Troup enregistrée en 1967.

Le second CD débute sur une session de Vegetables, pressenti à l’origine pour figurer sur l’hypothétique album Smile qui reste à ce jour un des plus grands mythes de l’histoire du rock. Dans le spot d’une trentaine de secondes qui précède, Brian se chamaille avec un fermier à qui il veut emprunter des carottes pour en faire des percussions, au même titre que les poireaux qui battent la mesure en fond sonore. Et sur la version de Vegetables qui suit, la coda encore inédite voit ses caisses claires remplacées par des craquements de carottes, et ses instruments par divers bruitages vocaux des frères Wilson (yips, toops et autres bouuuunk…). Suit un bootleg de You’re with me tonight radicalement différent de la version présente sur Smiley Smile et introduit par Brian : « You got to sing it with a large smile ! OK ? ». Puis Lonely Days, une merveille dans la veine des mélancolies de l’album Friends, prévue à l’origine pour figurer sur Wild Honey.

Augmenté d’un livret de trente pages qui recadre chaque titre en donnant des informations sur les conditions d’enregistrements, les musiciens présents ou les émotions du moment, Hawthorne CA est un pavé de mémoire. Et au fur et à mesure que le disque avance, on s’aperçoit, au détour des conversations, que sous l’apparence joyeuse de cette bande-son de l’American Dream, derrière ce rêve enchanteur et enchanté d’un été qui ne finirait jamais, planaient déjà alors les états d’âme suicidaires de Brian Wilson, le despotisme futur de la psychiatrie, et les frustrations d’une enfance volée par un bourreau de père.