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4
sur 5

Première sortie d’album pour le label électronique de Philippe Petit, et confirmation que le monsieur ne veut décidément rien faire comme les autres, puisqu’il se jette à l’eau avec le projet de collaboration de deux agents franchement méconnus de l’electronica britannique. C’est bien connu, la scène électronique est la plus ingrate et la plus cruelle de toutes les scènes musicales, et pour elle, le buzz qui façonne aussi l’identité des artistes est la plus estimable de valeurs. Or ni Benge (plusieurs albums sur Sub Rosa, notamment) ni Si-cut.db (plusieurs albums sur The Sprawl, également maison de Osymyso) n’ont franchement bénéficié de ce dernier, malgré des vertus musicales plus que gratifiantes. Passons, soulignons juste le courage de Bip-Hop, résolument international et caractériel, de faire la promotion de ces artistes envers et contre tout, d’autant que la nature de cette collaboration pourrait fait sourire : une nouvelle tentative techno dub privilégiant la répétition et la beauté des textures. Quelque part entre Vladislav Delay, Pole et Kit Clayton. Benge et Si-cut.db ne seraient-ils là que pour ramasser les miettes ? A l’image du morceau Weakness together, Europe on horseback ne serait-il que l’aveu d’une initiative d’emblée vouée à l’échec ? Que nenni, le résultat est unique, ne ressemble à rien de déjà existant.

Civi halo nous plonge brusquement dans son enchevêtrement alambiqué de bleeps, de blops et de mélodies trébuchantes. L’horlogerie est ordonnée avec maniaquerie, mais aussi poussiéreuse. Les affects musicaux ressemblent à des hocquètements malades, mutants. On attend un pied en 4/4 salvateur, qui ordonnerait le tout, comme chez Vladislav Delay. Il n’arrivera jamais. Effet de strech sur la miniature mélodique, puis l’auditeur est projeté dans un accélérateur de particules. Dans Contube alomany, les poussières deviennent cliquetis rythmiques, les hoquètements percussifs deviennent douces infrabasses, un tuba synthétique fait fondre la glace, et le métronome devient le pied tant attendu. Un groove haletant s’installe, un peu douloureux quand même, comme un glaçon sur la peau au beau milieu d’un été caniculaire. C’est Ibiza sur la banquise, les percussions et les constructions demeurent aussi acérées et précises que des stalactites. Weakness Together arbore une mélodie carrément tragique, presque gothique, vite rejointe par un glitch animal en forme de bass-line défigurée. Le rythme s’installe, lourd et alcoolisé, on se demande comment les deux compères vont s’en sortir cette fois. Tout simplement en multipliant les textures et les effets. C’est très beau, très triste aussi. Self-seal mishap commence aussi de façon très morne, avant que l’orgue d’église se barre d’un feeling dub plus classique. C’est le morceau le moins original du disque, comme une redite soupe du Entain de Vladislav Delay. Safelle rappelle le goût de Si-cut.db pour la muzak déconstruite, et confronte diverses sonorités midi complètement ringardes à une rythmiques minimales, comme si Stock Hausen & Walkman rencontraient Pole. Comme c’est souvent le cas en electronica, le reste du disque est beaucoup moins engageant : Port Helix est vainement complexe au niveau de la rythmique, Loose-Knit Pierrot ne décolle jamais de ses accords de synthés plaqués sans conviction et de sa bass-line ultra-pop. Debonair Content, en fermeture, accélère heureusement le rythme et multiplie les inserts et les incohérences sonores.

On sort tout de même satisfaits de ce joli voyage à cheval, heureux d’avoir vu du pays grâce à ce projet dont on n’avait pas donné un kopeck sur le papier, affreux snobinards-victimes des affres de la hype que l’on est. Le fait est que les deux compères nous font oublier tous les a priori dont pouvait pâtir leur projet.