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Et si l’on percevait l’histoire du siècle tout juste achevé à travers l’alto ? Cette démarche, à bien des égards présomptueuse, a le mérite de proposer un éclairage original sur le déroulement somme toute assez tourmenté de ce qu’il est maintenu convenu d’appeler l’ère du totalitarisme et de la Shoah. D’un strict point de vue musical, on peut tout aussi bien considérer que rien ne va plus. De Debussy à la musique spectrale une ligne semble se dessiner. Mais il y a aussi dans le désordre Cage et l’école minimaliste américaine, Weil et les musiques dites dégénérées, les Viennois du début du siècle et leurs successeurs, la formidable école italienne, les marginaux soviétiques…

Faisons une suggestion : cet incomparable foisonnement se résout au sein de l’alto, étrange instrument à la sonorité bâtarde pour les uns, mystérieuse pour les autres. Quoi qu’il en soit, tous les grands compositeurs du xxe siècle ont approché ce canard boiteux. Certes Berlioz, en plein xixe siècle, s’y était déjà frotté, mais le violoncelle fut largement privilégié par les romantiques. Ce n’est que progressivement que l’alto s’est imposé à part entière : Brahms, Dvorak et Debussy. Le répertoire est maintenant riche d’œuvres sublimes de Berio, Britten, Chostakovitch, Honegger, Ligeti, cinq musiciens qui ont échappé aux modes de leur temps pour se soucier uniquement de leur propre univers.

Il faudrait en rajouter un sixième : Ernest Bloch. Abstrait de son époque, il ne semble apparenté à aucun de ses contemporains ; sa sensibilité le poussait vers la musique de chambre. Sa Suite pour alto et piano (1919) a constitué un jalon important pour la reconnaissance de cet instrument. Elle est surtout caractéristique de l’inspiration de ce compositeur profondément européen mais exilé aux Etats-Unis ; celui-ci a constamment exprimé ses racines hébraïques à travers des mélodies aux intonations nettement identifiables. Si cette Suite veut tout d’abord évoquer des atmosphères plus ou moins orientales (Chine, Java, Sumatra), elle se présente aussi comme le récit d’un monde de chimères, d’une terre espérée et rêvée mais définitivement perdue. En complément de programme, ce sont de véritables découvertes et résurrections auxquelles nous convie l’altiste allemande Tabea Zimmermann.

On ne connaît à ce jour que très peu la musique des compositeurs juifs russes. Rassemblés autour de Mikhaïl Gnessine et Alexander Weprik dans la Société de Musique juive de Moscou, ces musiciens sont les hérauts silencieux de la violence et de la terreur politiques ; ils ont subi de plein fouet l’antisémitisme et le système concentrationnaire soviétique. Le destin d’Alexander Weprik est à ce titre exemplaire. Né en Ukraine en 1889, joué par Toscanini, il mourut quelques semaines après sa sortie du goulag en 1958 où il était réduit à composer pour l’orchestre du camp des airs de balalaïkas. Grigori Gimburg et Alexander Krejn se fondirent mieux dans le moule soviétique en reniant leur judaïsme pour s’investir complètement dans la musique de film. Cependant leurs œuvres pour alto expriment à la perfection leur identité profonde.

Tabea Zimmermann est ici accompagnée du pianiste juif russe Jascha Nemtsov. Cet enregistrement est le fruit d’une série de concerts qu’ont donnée les deux interprètes en Allemagne. On ne pouvait rêver meilleure association. L’altiste déploie un jeu aussi noble que libre, n’hésitant pas à jouer avec un large rubato. Il n’en ressort pourtant aucun effet facile, aucun maniérisme. Les phrases sont conduites et portées par un son dense et ample, toujours en parfaite symbiose avec le jeu subtil et recherché du pianiste. Ils forment un couple aussi émouvant que fier. Ils parviennent à extraire toutes les qualités proprement musicales du texte ; l’harmonie libre, le rythme souple et inventif, l’exploitation du timbre unique de l’alto, autant de paramètres qui éclaboussent l’auditeur de leur évidence. On méditera longtemps sur le choix par ces compositeurs-victimes de la saveur ambiguè de la sonorité de l’alto.

Tabea Zimmermann (alto), Jascha Nemtsov (piano). 6 et 7 octobre 1999 à Stuttgart.