On le savait déjà en en entendant des rumeurs, de longs mois avant qu’il soit fini ; on l’avait déjà deviné en en entendant le titre, évidence sous la langue (d’ailleurs, d’ »Illinois » ou « Illinoise », jusqu’à (Come on feel the) Illinoise !, personne n’en a toujours réussi à déterminer le titre exact, vous savez) ; on le voyait venir gros comme un chef-d’oeuvre, au fur et à mesure que des fragments s’en amassaient. On aimait l’idée, énorme et trop béton pour avoir l’air d’autre chose que d’une plaisanterie, de trop, dans l’ici et maintenant de la pop endormie par les coups de butoir du toujours pareil, de la résurrection perpétuelle qui endort. Pensez-vous, cinquante états américains pour cinquante oeuvres (cinquante disques, peut-être pas), quel culot ; quelle vista ; quelle… connerie ! Par ici, les américains artistes, on les aime brisés et plein de haine pour eux-mêmes en même temps que pour leur pays, cette aberration grosse comme une Cadillac, on les aimes sauvages, grands singes dans la plaine ou le long d’une bretelle d’autoroute en suspension au-dessus d’elle-même, tout juste bons à tressaillir de l’art sans ordonnée, du document brut d’expérience brutale chanté faux du bout de la barbe ; on les aime bien quand ils parlent avec des gros mots et quand ils prennent des drogues dures ; on les aimes mieux quand ils sont plausibles, c’est-à-dire, on les aime mieux en figures pratiques que quand ils ont l’avant-garde embarrassante. Pas quand ils écrivent mieux que les européens ; pas quand ils sont plus modernes que les européens ; pas quand ils sont plus habiles que les européens ; pas quand ils aiment leur pays.

Sufjan Stevens a beau avoir un sale nom bizarre, collision d’Afrique du Nord et de bonne vieille anglo-saxonnité, c’est quand même un petit chrétien qui farfouille son pays, et son pays seulement, et qui voudrait vous faire croire que son message est universel. Ca, les européens aiment pas. D’ailleurs, ils ont beau fouiller partout dans (Greetings from) Michigan, le premier volume indécent de sa série (qui cause de son état à lui, en plus), pas une pointe d’ironie ne dépasse, pas un pet de noir dessein, pas une vis dans les roues du projet : parcourir les états, étirant, comme tout les grands romans, le particulier vers le général, les images aériennes, le travelling circulaire, le close-up, c’est du sérieux. Il fait ça comme il faudrait pas, avec amour. Sufjan Stevens, indie kid mignon tout plein, élevé avec la jolie famille Danielson, sûrement sportif, bon fils, virtuose (il joue presque tout, tout le temps, il fait la liste à chaque fois), écrit sur son pays, petit patriote, ne parle même que de ça, tout empreint de messages de tolérance, d’amour, de pardon, de bonnes valeurs chrétiennes (il se définit comme un chanteur chrétien, si) et théoriquement ça en énerve plus d’un par ici. Et quoi donc, il est des oeuvres désarmantes, il est des projets qui volent au-dessus de leur descriptif.

C’est là que (Come on feel the) Illinoise devient, paradoxalement, le chef-d’oeuvre annoncé. Quand il fait oublier son sujet. Il y a, dans le désordre, des idées, des mélodies, des mots, des images, qui, chacun, tour à tour, fait oublier l’épaisseur. Il y avait une liste de thème gros comme des mauvais livres à traiter, et à regarder les noms évoquer (le peintre serial-killer John Wayne Gacy, Abraham Lincoln, Reagan, le poète héros Carl Sandburg, le héros indépendantiste Casimir Pulaski, le président Andrew Jackson), le tracklisting long comme un paragraphe de William Gaddis, à regarder la peinture « tellement moche qu’elle en devient cool » sur la pochette et ses icônes et les histoires de Superman « tu l’as sur la tienne, toi ? Sous le sticker du vinyle ? Oh la chance », tout aurait pu valdinguer dans le gros, dans le lourd, dans l’hubris, et tout flotille dans la grâce. Stevens a un stratagème, en fait. Comme Michigan, (Come on feel the) Illinoise débute sur une ballade noire, mais au lieu de parler d’unemployment à Flint, celle-là parle de revenants de l’espace, et donne le ton, donne le poids. En apesanteur. La grande ville moderne lui inspire, dans Illinoise la chanson, le même genre d’envolées cubistes que celles croisées chez son comparse dessinateur Chris Ware quand il évoque, dans Jimmy Corrigan, une foire moderniste oubliée par l’histoire. Et puis, une belle-mère se fait capturer par un lion et un kangourou, rêvent ses enfants, puis finit par, comme le suggèrent des zombies de la guerre civile, la porter en triomphe. Ecrivain très gracieux, Stevens s’empare des histoires poussiéreuses et les égrène en légère brise mélancolique, écarte les mandibules, joue avec les Gros Noms et les Gros Thèmes (liberté, démocratie, sincérité, tout ça quand même) sans effort, dans une série infinie de petits miracles introspectifs. Les questionnements chez Stevens sont simples comme bonjour : est-ce que je suis libre ? est-ce que je suis sincère ? est-ce que mes erreurs sont pardonnables ? et ses personnages cherchent toujours, à la première personne, la même miséricorde, pour eux, ou pour le serial-killer d’à côté. Comment il s’en sort pour nous le faire avaler ? C’est une autre histoire, un autre mystère, et c’est à peu près le même que comment il arrive à nous faire avaler ses prodigieuses chansons. Car, encore un pourtant, rien n’est évident dans la musique. Sufjan Stevens a de sacrées tares mélodiques ; Sufjan Stevens a une voix plutôt agaçante, toute fluette, tout polie, toute grise ; Sufjan Stevens ne sait pas regarder son époque. (Come on feel the) Illinoise c’est, musicalement, Michigan en plus épais. (Come on feel the) Illinoise, c’est, au premier abord, Michigan en plus lisse, aussi. Et Stevens le multi-instrumentiste a beau déployer son arsenal jusqu’à l’impossible, grossir le rang de ses chorales jusqu’à l’irréel, la première visite ressemble à un décalque amplifié, feuilleté jusqu’à en devenir impossible à être feuilleté, justement. Et puis le disque est long, si long, les morceaux de bravoure en quatre, cinq, six parties n’en finissent plus de se succéder et de découper la structure du disque en tout impossible, à peine tempéré par quelque ballade interminable ou par une intro d’intro annonçant l’hymne suivant.

Et quoi donc, serait-on tellement frustré par notre temps pour bouder la quantité, quand elle est de cette qualité là ? En vérité, les morceaux de bravoure sont toujours aussi des morceaux de bravoure d’inspiration ; le lisse de la surface n’a d’égal que les vertigineux reliefs des compositions ; les tares mélodiques ne le restent qu’un temps. Sufjan le mélodiste use et re-use de la même corde mélodique, des mêmes grilles d’accord, comme il respire certaines influences en permanence (Reich, Penguin Café Orchestra, E.L.O.), et trouve presque systématiquement la grâce, le gimmick sangsue. C’est incroyable comment ce disque long est effectivement long en bouche, comment les favoris changent selon les temps et les humeurs, selon la météo ou les couleurs. Oubliez un temps les disques précédent, les visages originels des protagonistes, (Come on feel the) Illinoise. Simplement, Stevens a accouché d’un joli, d’un très joli compagnon de vie. Le plus fidèle, le plus solide croisé en 2005, et celui qui est toujours resté en haut de la pile. C’était une évidence avant même qu’on l’écoute, parce que le gars, on lui a toujours fait confiance.

Article précédentShérif fais-moi peur, le film (The Dukes of Hazzard)
Prochain articleNarcophony – Plays the Residents