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4
sur 5

Voilà un disque qui fait plaisir à entendre et qui annonce une excellente nouvelle : Stereolab a retrouvé la forme. Non pas que les derniers opus étaient mauvais, loin de là, mais l’évolution récente de leur musique tenait plus de l’amélioration d’une formule que de la révolution. Ainsi Cobra and phases group… ne tenait la route que dans les interstices expérimentaux et le traitement du son de formes mélodiques et rythmiques éprouvées qui semblaient tourner dans le vide. Pour ce merveilleux Sound-dust, le groupe de Laetitia Sadier et Tim Gane retrouve la grâce en jouant la carte de la sobriété et de la sérénité en lieu et place de la surenchère. Et ça marche : Stereolab revitalise son répertoire avec une cohésion et une verve qu’on croyait perdues à jamais.

Les morceaux sont mieux construits, évoluant de façon logique et plausible, malgré des ruptures toujours aussi surprenantes. Ainsi l’album ne commence réellement qu’après deux intros, dont l’une est intégrée au deuxième morceau… Mais là où Stereolab surprend le plus, c’est dans ses nouveaux stratagèmes mélodiques. En s’imposant une nouvelle rigueur d’invention, le songwriting du groupe a gagné en efficacité. Les thèmes de voix de Sadier, les arrangements de cuivres, les montées de Moog, en deviennent diaboliques. On s’en doute, la science des omnipotents Sean O’Hagan, John McEntire et Jim O’Rourke y est probablement pour beaucoup -on sait à quel point Tim Gane aime à investir la créativité des intervenants extérieurs quand il enregistre. Mais là où les collaborateurs réguliers de Stereolab se contentaient de greffer leur savoir-faire à celui du groupe par le passé, ils se sont ici totalement investis dans la cause du disque tout entier. Un résultat inestimable de cohésion.

Black ants in sound-dust ouvre cette collection de chansons haute-qualité et haute-fidélité : une syncopée minimale et répétitive dans la droite lignée des travaux de Terry Riley sert de corps à une magnifique accumulation de voix et de cuivres, prétexte surtout à un étonnant travail sur la texture des instruments. Space moth ensuite dévoile ses trois parties : une première très cinématique introduit un très beau thème de flûte, une deuxième un rythme de batterie redoutable, la troisième enfin une suite d’accords pop typiquement stereolabiens sur laquelle vient se poser une fabuleuse mélodie pour ensemble de cuivres, à damner tous les fans de Bacharach de la terre. Captain EasyChord est construit autour d’une boucle de piano martelé assez soupe, vite sauvée par des interventions de cuivres et de pedal-steel irrésistibles (merci Mr O’Rourke). A mi-chemin, une boîte à rythmes fait muter la chanson en une ritournelle électronique qui renvoie tout simplement Air à l’âge de pierre. Rarement les filtres d’un moog n’avaient sonné aussi juste. Une denrée rare en ces temps de rétro-futurisme haletant.

Par la suite, le groupe de Tim Gane ne laisse la vapeur retomber que très rarement, maintenant un niveau d’excellence qu’on ne retrouvait que sur Dots & loops ou Emperor Tomato Ketchup. Baby Lulu est plus éthéré et se hisse au niveau symphonique d’un Broadcast ; The Black arts révèle un visage vocal inattendu et très touchant de la part de Sadier ; Double-rocker est magnifiquement triste et mélancolique, avant qu’une boucle de clavecin (hommage au mythique Continuum de Györgi Ligeti ?) n’introduise une seconde partie uptempo et optimiste ; Suggestion diabolique est construit autour d’une bass-line diabolique et des changements de tempo du plus bel effet. Les Bons bons de raison, enfin, malgré son titre crétin, clôt en beauté et tout en délicatesse l’opus.

En contenant ses ardeurs et en peaufinant son inestimable talent, Stereolab signe un album de pop expérimentale d’une grande classe. Et retrouve sa place parmi les groupes indispensables.