Architecte de formation et expatriée à New York voilà prêt d’une décennie, Christelle Gualdi passe l’essentiel de son temps à choyer ses synthétiseurs, déversant des cascades d’arpeggio au fil d’albums instrumentaux parfois inégaux, mais toujours emplis d’une incomparable ferveur. Stellar Om Source: son nom d’artiste, qui sonne comme une incantation surgie d’un obscur culte hindouïste, lui va comme un gant. Depuis ses premiers CD-R, qui lui ont valu la qualification de Tangerine Dream low-fi, la frenchie aux doigts de fée a fait du chemin. De concerts en cassettes, elle a fini par atterrir dans le peloton de tête d’une micro-scène underground qui ne jure que par les scintillements de synthétiseurs modulaires: Oneohtrix Point Never, Emeralds ou Dolphins in the Future en forment quelques uns des principaux maillons. Au fil des ans, Christelle évacue progressivement le decorum baroque et les redondances qui font obstacle au plein essor de sa musique. La vaporwave et son cortège de kitscheries pour hipsters, très peu pour elle. Après l’album Trilogy Select en 2010, sorti sur l’emblématique label Olde English Spelling Bee, elle amorce une transition vers la dance. « Parfois je me dis que les choses étaient inversées, explique-t-elle. La phase ‘ambient’ et dénuée de beats était un détour pour parvenir à ce que je ressens avec le plus d’intensité. C’était clairement une période de recherche pour moi. M’immerger dans mes synthés m’a apporté davantage de confiance, du fait aussi des concerts où beaucoup de choses deviennent possible, où j’ose davantage l’improvisation. Cela m’a offert une forme de liberté, alors que si j’avais approché la dance music de front, peut-être aurais-je été bien plus conformiste. Cette liberté permet d’exprimer différents désirs car je n’ai pas à suivre telle ou telle tendance. » En arrachant sa musique à la panoplie hippie-chic pour assumer pleinement son penchant technophile, elle s’extirpe par la même occasion de la niche rétrofuturiste, saturée de pastiches sans grand intérêt. Sur Joy One Mile, elle jette son dévolu sur les mythiques séquenceurs Roland TB-303 et TR-808 – sans lesquels l’acid house n’aurait jamais existée – pour embrasser sans complexe une dance music à la fois sèche et sophistiquée, aux confluents de Detroit et de Sheffield circa 1993. Si l’album fourmille de réminiscences, cela n’est jamais guidé par un quelconque opportunisme: ce sont les spectres de sa jeunesse qui resurgissent inconsciemment et remuent une corde sensible. « J’écoutais cette musique quand j’étais ado: Adonis, UR, Inner City, Carl Craig, Moodyman, The Other People Place, la techno UK et française aussi, bien sûr. Ce n’est cependant pas un choix délibéré de faire cette musique aujourd’hui, cela est sans doute lié à quelque chose de plus inconscient, de plus sensible. Je joue les sons que je ressens, qui me touchent, or cette musique là m’émeut toujours autant. Je la trouve très vivante, très organique. Je suis fascinée par cette sensation d’une quête sans fin de sons, de structures et d’émotions que procurent la musique électronique et la dance music. Leurs sonorités sont d’une richesse infinie.  » Mais comment faire encore preuve d’originalité et de distinction en puisant dans les codes d’une house music déclinée sous toutes les coutures depuis plus de vingt cinq ans? Une forme de nostalgie pointerait-elle? « La nostalgie est aussi une forme de réaction à la médiocrité de la production actuelle. Quel que soit le genre musical, beaucoup de musiques sont excessivement digitales et froides et par dessus tout très superficielles, créées trop rapidement. Vides, car elles semblent ignorer leur histoire. On ne peut inventer sans connaître son passé. Ensuite, il faut savoir dépasser cela et prendre des risques.« 

 

 

Même si l’instinct et la sensibilité priment toujours, la musique de Stellar Om Source se distingue par une certaine complexité formelle et un soucis de la composition, trop rarement pris en considération dans le format du club. Ses morceaux-gigognes aux intonations acid renferment toujours quatre ou cinq parties successives qui s’amoncellent et s’entremêlent avec finesse et sensualité. « Ce sont essentiellement des morceaux qui sont issus de mes live que je construis effectivement comme plusieurs morceaux à l’intérieur d’un autre, confirme-t -elle. J’aime les surprises en musique, que ce soit en termes de structures ou de sons. Surtout qu’un morceau ne se donne pas d’entrée de jeu, comme beaucoup de house music dont tu connais la fin après trente secondes. Ayant une approche de musicienne et non de DJ, je reste attachée à une structure plus traditionnelle avec bridge, break, reprise etc. »

 

 

Cerise sur le gâteau, elle s’est octroyé les services de Gunnar Wendel, alias Kassem Mosse, pour apporter sa touche au mixage final, et nous gratifier d’un remix phénoménal du titre Elite Excel. Le producteur et DJ berlinois, laudateur d’une techno découpée au cordeau, a le don de créer le maximum d’intensité sur le dancefloor avec un minimum d’effets. Tout comme lui, Christelle porte un soin considérable à l’impact du son, à sa résonance si particulière dans l’espace d’un club. « Ayant été contrebassiste puis bassiste, les sons de basses m’ont toujours été les plus chers. Les clubs offrent ces possibilités d’excellents soundsystems, ce qui est primordial. Et j’aime la nuit et comment changent nos vies à ces heures tardives dans ces lieux dévolus à la danse. Je suis tellement attirée par cette communion entre la musique et les gens qui viennent dans un club, même si parfois ils n’ont aucune idée que l’on joue en live! Avec tout le matériel que j’emporte, je me réjouis de partager un moment direct, improvisé et surprenant dans un tel contexte. » A l’entendre parler ainsi, on se dit que l’essence de sa musique réside toute entière dans le deuxième titre de Joy One Mile, concentrant à lui tout seul toute l’histoire de la house music. Ce n’est pas un hasard s’il s’intitule Par Amour.

 

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