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On vous le disait il y a un peu plus d’un an : la musique électronique est une jungle. Son présent tente de faire coexister dans le désordre le plus total des formes contradictoires, en conflit les unes avec les autres, et qui pourtant ne cessent de s’irriguer les unes les autres. Dans le cyberespace saturé d’informations, il n’y a pas de place pour tout le monde et les formes meurent aussi vite qu’elles apparaissent, chassées les unes après les autres par les nouvelles pousses. La trame des événements qui forment son actualité ne cesse de proliférer par le milieu, chiendent mi-analogique, mi-digital, où les questions de supports, de formats, de méthodes et de modes opératoires se dissolvent dans la connexion de chaque élément avec tous les autres. Belle époque d’échange et de circulation généralisée des formes musicales.

Mais quid du temps long de son histoire, des structures qui se font et se défont sur le long terme ? La règle n’y est pas le renouvellement permanent, sauvage et sans loi dont nous sommes témoins jour après jour, elle est plutôt l’empilement vertigineux des esthétiques et des pratiques, avec pour horizon un temps presque immobile où toutes les frontières tombent dans la coprésence simultanée de tout avec tout.

Là-dessus, les dernières contributions de SND et de Koyxen sur PAN, le label de Bill Kouligas, ressemblent à un oeil du cyclone comme on en voit pas tant que ça, une synthèse foutrement enthousiasmante de ce que la musique électronique a produit de singulier et de moins singulier aux cours des dernières décennies. Elles manifestent la capacité du genre à faire glisser les unes sur les autres ses différentes époques autant qu’à toutes les concentrer dans un point donné de son histoire, 2012 en l’occurrence. Mettons un peu d’ordre dans tout ça. SND, pour commencer, trop rare duo anglais (Mark Fell et Mat Steel) dont le coeur est resté en Allemagne, proches de Rob Brown et Sean Booth et qui, à la fin des nineties, décide de mettre de côté les platines et d’adopter une démarche ultra-minimale, ultra-nerdy (exit les softs commerciaux et les synthés, bonjour les interfaces programmées à la maison et les micros de contact), afin d’investir les galeries d’art et surtout opérer un départ radical d’avec l’esthétique IDM qui rayonne alors depuis l’Angleterre dans toute l’Europe. NHK, ensuite, est le duo que Kouhei Matsunaga forme avec Toshio Munehiro. La paire est souvent comparée à SND, et ce n’est pas faux à condition de faire quelques distinctions (construire des rythmes aussi bancals que groovy fondés sur la superposition de micro-éléments sonores, avec un souci de pureté des timbres du côté de SND et un amour du bruit chez NHK). Et enfin, Koyxen n’est que le pseudonyme de Matsunaga, inclassable électron fou, fondu de techno et de hip-hop, beatmaker pour Sensational (des Jungle Brothers) très proche lui aussi de Sean Booth et jusqu’ici dévoué au harsch noise, avant de bifurquer sans prévenir vers la house et les musiques qui se dansent.

En sortant coup sur coup ce Dance classics, vol. 1 en forme de vraie/fausse compilation et ce split, Bill Kouligas (le boss de Pan) confirme sa volonté d’abattre un peu plus les cloisons qui séparent les micro-genres de la musique électronique. Ses premières sorties exposaient des atours nettement expérimentaux (ici Joseph Hammer, là Andy Ortmann, un peu plus loin Trevor Wishart et Ghedalia Tazartès) mais c’était parfois trompeur : les disques de John Wiese n’y sont pas si inaccessibles que ça, le Keith Fullerton Whitman est probablement son disque le moins nerd, le Blood Stereo plutôt séduisant. Assez vite, Kouligas a eu le chic pour effectuer de grands virages à 180 degrés tout en restant cohérent, aller embrasser la dance music la plus passionnante du moment tout en continuant de frayer avec le bruit, sortant coup sur coup un album de Heatsick et un album d’Eli Kezsler, un disque de Ben Vida puis ces deux LP de Koyxen.

Le voilà ainsi en 2012, avec deux sorties qui condensent tout un pan de la musique électronique en une heure à peine. Première chose : SND, après avoir voulu s’écarter de l’IDM pour faire triompher la cause du minimalisme, revient à une forme de luxuriance électronique assez inattendue. Quinze minutes de claquements de snares, de rythmiques presque boombap syncopées, de notes stretchées et pitchées sur une fraction de seconde seulement, le tout disposé dans l’espace sonore de manière aussi savante que précise (à quand les clubs câblés en octophonie pour ce genre de musique ?), qui retournent comme un gant l’idée de techno minimale pour dessiner un nouvel axe entre la house et la rigueur allemande minimale. NHK prolonge cette approche avec quatre tracks aussi denses qu’entêtantes, où le minimalisme intègre à ses mobiles sonores timbres rêches (Fu2), crissements nerveux (Stomp_1), bongos mutants (Hydras) et breakbeats mauvais (111230_2ndhalf).

Koyxen déploie une approche naïve (au sens fort) de la house ; il la joue comme s’il la découvrait à partir de rien, et on sent dans ce Dance classics, vol. 1 l’émerveillement de qui entend son premier battement techno, de qui sort de sa première soirée en club, de qui tripote sa première 808. Paradoxe de cette naïveté : Koyxen ne cesse jamais d’appréhender la house music au travers des filtres du minimalisme et de l’IDM et de la mettre à distance. Le titre introduit une bonne dose de second degré et quelques interludes Plaid-like, tirés d’un autre espace-temps, donnent effectivement au disque des airs de compilation mal agencée, fagotée à la va-vite. Mais cette approche critique, un peu moqueuse et pince-sans-rire, souvent impertinente et jean-foutre (un beat abstract hip hop s’enroule sur une farandole de boucles quasi foraines avant de se déconstruire en quelques secondes sur 614), ne se départit jamais d’une fraîcheur proprement renversante. Je donnerais personnellement tout Aphex Twin pour cette merveille qu’est 568_491. On entend donc, à chaque mesure, à chaque pulsation sur le tympan des enceintes, la jouissance qu’éprouve le laborantin à triturer les sons, à tourner des boutons, à pitcher, stretcher, compresser, et à superposer boucles et nappes, même si c’est toujours avec une vélocité totale, presque un empressement, comme en passant et en souterrain, avec l’élégance de celui qui sait qu’il n’a jamais besoin d’appesantir ses effets. On sent à chaque instant l’intelligence avec laquelle Matsunaga aiguise de la manière la plus tranchante ses choix formels, rend les textures de plus en plus rugueuses, densifie ses structures et complexifie ses rythmiques. Les crescendos tout en puissance de ses synthés, les vortex ultrarapides de notes évanescentes couplés à des percussions affolées (476), la splendeur mélodique de développements aussi forts que brefs (568_491) et la foi toute simple et droite dans ses bottes dans le pouvoir des basses (587) ; voilà, semble-t-il, ce dont a besoin la dance music aujourd’hui.