PARTAGER
3
sur 5

Deuxième album de Sensational (aka Torture, ex-membre des Jungle Brothers) après l’étonnant Loaded with power, sorti en 97, qui faisait rentrer pleinement le hip hop dans l’ère du illbient (from Crooklyn), Corner the market pousse le bouchon encore un peu plus loin, avec une production typiquement no-fi (tout les titres commencent par un bon gros souffle, c’est enregistré sur un 4 pistes ou quoi ?), entre crasse et soin. 21 titres (presque sans intermèdes…) de hip hop bizarre et décalé qui fait inévitablement penser à Tricky, avec peut-être un peu plus de brutalité en provenance directe de la rue. Rythmiques décalées, ralenties, voix passées à la chambre d’écho, synthés cheap, souffles, grosses basses, distorsion, pianos déglingués… : avec tous ces éléments simples, sans trop en faire, Sensational crée un style unique et dépouillé qui surprend dès la première écoute. Plus minimal que Kool Keith ou Prince Paul, son hip hop a d’inimitables accents de menace. Le phrasé est lent mais mordant et décidé.

L’absence totale de samples renforce cette impression d’intégrité et d’agression : Sensational fait tout lui-même, seul, et dit ce qu’il pense. Pas de liste de remerciements interminable dans le livret, juste cette phrase : « Thanks to my style, no thanks to fake motherfuckers ». Que les fans de hip hop se rassurent, il y a quelques « bombes » : Sewin’ up avenues (qui ouvre le disque) est inquiétant comme une parodie malade de Timbaland, Excitement makes wack irrelevant groove comme un type en train de se noyer et Stylin’ stylin’ est un cauchemar de rapper. Curieusement, on pense parfois à Roots Manuva, justement par la pauvreté des moyens employés, mais rien à voir au niveau « c’est bon pour le moral ». Pas de Compagnie Créole en vue, pas la côte ouest non plus ! Que de la noirceur et de l’angoisse (écouter Format all that). Private party est une fête à laquelle je n’aimerais pas être invité (refrain : « come only if you’re naughty »…). Tasty recipes est effectivement savoureux comme un plat de lames de rasoirs et Never wack, comme la majorité des titres (et des rappers hors normes) critique le mauvais rap, celui des flingues d’opérette et des bagnoles à rallonges avec sièges en cuir pour culs rebondis. Mais je m’égare. Seule (?) fausse note : la pochette, hideuse comme il faut (un UFO qui avale des dollars, franchement). Cependant, le disque (produit par The Ill Saint) prouve que Wordsound reste un des labels de rap les plus intéressants avec, entre autres, Rawkus ou Bomb Hip Hop.