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4
sur 5

La musique électronique plus qu’aucune autre est nourrie de la conscience des cycles musicaux. Le label anglais Sandwell District regroupe des personnalités de vétérans : Regis, Silent Servant et Function sont restés fidèles à une esthétique qui poursuit, sans ambiguïté aucune, la tradition des white labels et de la techno européenne du milieu des années 1990, et Feed-forward (qui paraît en premier lieu édition très, très limitée, bonne chasse) est un beau geste de disparition des pseudos derrière un label assumé comme marque d’autorité première. Il leur aura suffit d’attendre quelques années pour que le public enivré de tendances et d’hybridité prête l’oreille leur ré-assertion d’une techno simple et droite.

Le classique d’hier est le classicisme d’aujourd’hui, et il brille comme un monolithe noir. Attention cependant aux initiés séduit par l’aspect « blackest ever black » des maxis : Feed-forward justifie son passage au format long en laissant la part belle à des aplats de cordes synthétiques si élégants, et ailleurs devenus si rares, qu’on est tout de suite ramené aux grandes heures de l’intelligent techno, comme on disait alors. Il y a une telle jouissance à les découvrir ici, pleins, innocents, féminins, qu’on a l’impression que le collectif a joué du label comme on joue un Dj set, mais à l’échelle des années, prévoyant en toute conscience de réserver l’utilisation des nappes pour ce premier long format. Un label aussi, c’est une dramaturgie.

Ce serait aussi mentir que de nier le caractère tout à fait inactuel de ce disque, qui semble poser un kick simultanément dans deux décennies elles-mêmes séparées de dix ans, et réinterpréter très légèrement ses antécédents par un sound-design d’une étrange douceur. On peut s’effrayer de voir de plus en plus d’albums électroniques finir par refléter un vrai « patrimoine de genre ». On peut aussi préférer cette forme de maturité à celle qui consistait à aller chercher à tout prix des effets de noblesse et de nouveauté dans d’autres styles jugés plus légitimes (jazz, world, et, hum, variété internationale ?).

Feed-forward donne l’étrange sensation de rassembler trois maxis jumeaux, et colle dos à dos deux dynamiques techno, l’une portée par un « drive » qui file droit, option Tresor – Basic Channel, l’autre par l’évasion horizontale early Warp. Dans cette seconde dimension, il fait partie de ces disques électroniques qui accomplissent si bien leur effacement de la réalité, leur mission d’immanence, qu’il faut éviter d’en analyser trop précisément la conception sonore. Le beau final à la Brock Van Wey n’évoque pas autre chose : il est une convocation du silence.