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2
sur 5

Autant le dire tout de suite : voici un disque qu’on aurait préféré ne pas chroniquer. Ou, plus exactement, ne pas chroniquer comme ça. Parce que c’est un disque que l’on attendait, depuis longtemps. Et qui arrive maintenant pour tomber dans la plus triste catégorie des discographies rap : celle des albums qui sortent trop tard, faisant basculer leurs auteurs dans ce purgatoire des damnés de l’industrie du disque déjà richement doté en artistes hip-hop, où ils rejoindront The Lady of Rage, Black Moon ou Non Phixion, à la carrière assassinée par les manoeuvres malhabiles ou malhonnêtes de leur label.

Constat d’autant plus désolant que l’on n’attendait cela ni de Shabaam Sahdeeq -un temps rapper du collectif US3 et que l’on avait quitté membre des Polyrhythm Addicts de Dj Spinna en 1999-, ni de Rawkus -longtemps l’étoile immaculée de l’underground US. On connaît maintenant le résultat : cet album ne sort pas sur Rawkus, qui écope ici au contraire de quelques coups de griffes hargneux.

L’affaire avait pourtant débuté sous les meilleurs auspices : à l’époque où les B-boys du monde entier traquaient les 12 » de ce nouveau label de NY appelé Rawkus et qui n’avait encore sorti ni CD ni album, le nom de Shabaam Sahdeeq ornait quelques-unes de ses meilleures sorties : Soundclash / 5 star generals (avec un Eminem d’avant Dr Dre) et Side II side / Arabian nights illustraient parfaitement l’esthétique puriste et soignée du tout jeune label du fils de Rupert Murdoch. Puis quelque chose a déconné. Le flux des maxis s’est tari. Chaque année depuis 1999 on lisait dans les pubs de Rawkus que le premier album de Shabaaam Sahdeeq sortirait l’année prochaine, puis rien… Ensuite; on ne l’a plus croisé que sur d’autres labels, pour l’album des Polyrhythm Addicts ou en guest discret chez Bronx Science Records. Et voici cet album qui sort sur Raptivism et ne reprend aucun de ses titres sortis sur Rawkus. On n’y croise aucun de ses anciens camarades et il est franchement difficile de reconnaître celui qui se fait désormais appeler S Double. La production tout d’abord : due à une demi-douzaine de seconds couteaux, elle n’arrive jamais à rivaliser avec la vivacité soul de Dj Spinna, ni avec les sons East Coast bien carrés de Nick Wiz, ses producteurs attitrés jusqu’à présent ; avec leurs beats timides, leurs nappes et leurs boucles simplistes, ces 14 titres présentent une version délavée, vidée du pouvoir abrasif du son de ses jeunes années. Quant aux morceaux eux-mêmes, ils alternent sans imagination chorus scandés par les homeboys et refrains repris par des choristes féminines, ces deux poncifs du rap commercial d’aujourd’hui entre lesquels Shabaam Sahdeeq rappe sans trop se forcer sur le fait qu’il est resté lui dans la rue.

On ne s’en étonnera pas, le morceau qui sort le plus du lot est finalement le venimeux Straight like that, où « S Double » règle ses comptes avec son ancien label, dénoncé comme un repère de pédés, selon une méthode bien connue dans le hip-hop. Shabaam Sahdeeq y lâche ses rimes acrimonieuses avec une rage qu’on aurait aimé retrouver sur le reste de l’album. Hélas, globalement, c’est le gâchis qui s’en dégage.