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4
sur 5

Après Dylan Thomas dans son album solo The Seed-at-zero, ce sont Walt Withman, William Blake et Henry Vaughan qui ont procuré au chanteur écossais Robin Williamson les points de départ textuels et l’univers poétique de ce disque aux parfums de Highlands de légende, rencontre étonnante de folk ouvert, de musique contemporaine et d’une manière de jazz tout droit issu de la tradition beat des Kerouac, Snyder et compagnie. Les partenaires que Manfred Eicher lui a réuni aux studios Gateway de Kingston pour l’enregistrement de ces quinze « Songs and settings » illustrent cette recherche d’une croisée des chemins musicale européenne, entre dolmens celtiques, blancheurs scandinaves, friches free et tentations indiennes : Mat Maneri (alto et violon), Ale Möller (poly-instrumentiste suédois, que ses activités à la pointe de la renaissance du folk national -avec, notamment, le groupe Frifot- n’empêchent pas d’être versé dans le jazz et la musique grecque), Paul Dunmall (saxophoniste culte de la scène des musiques improvisées britanniques) et Mick Hutton (contrebasse).

Le résultat est aussi déroutant que séduisant : si la première écoute laisse l’impression d’une succession de chansons et de déclamations libres accompagnées par un ensemble musical celtisant, les suivantes permettent de goûter pleinement la subtilité des rapports que les musiciens sont parvenus, autour de Williamson, à établir entre paroles et musique, arrangements pré-écrits et improvisation, humeur des textes et couleur des morceaux. La variété des sons et des timbres n’est pas la moindre richesse d’un disque où chacun maîtrise non seulement plusieurs vocabulaires (jazz, free, folk, traditions extra-occidentales, notamment musique indienne) mais plusieurs instruments, Ale Möller étant arrivé en studio avec rien moins qu’une soixantaine d’instruments dans son sac (flûtes, bourdons faits main, mandola, luths…). Cornemuses, dulcimers, guitares, flûtes de bambou, vibraphone, cuivres et cordes créent un son d’ensemble d’une irrésistible rusticité, l’improvisation quasi-permanente (une moitié des morceaux n’a fait l’objet d’aucune convention préalable avant mise en route des magnétophones) renforçant encore la spontanéité et la fraîcheur du jeu collectif.

L’écrin est donc parfait, qui emporte et enveloppe la voix frêle et incantatoire du chanteur écossais ; des multiples réussites de ce barde chevelu, on retiendra tout particulièrement le splendide Here to burn, morceau et texte de sa composition, entrecoupé d’extraits des célébrissimes Proverbes de l’Enfer de William Blake, et les seize époustouflantes minutes de Crossing Brooklyn Ferry, texte de Whitman sur un passionnant échange entre Dunmall et Maneri. Un disque auquel on revient inlassablement, habité d’une tension poétique rare.