Le parcours de Robert Wyatt, qui s’étend sur quatre décennies, est d’une grande cohérence musicale. Des années 60 au début des années 70, Wyatt était surtout connu en tant que batteur des progressifs et pataphysiciens Soft Machine (avec Mike Ratledge, Hugh Hopper, Daevid Allen et Kevin Ayers), puis de Matching Mole (et leur tube O Caroline). Suite à un accident qui le rend paraplégique en 1973, il est contraint de travailler en solo et privilégie alors son travail vocal, déjà présent dans ses œuvres de jeunesse. Il sort en 1974 son chef d’œuvre Rock bottom, un disque d’une grande originalité, au-delà des genres établis, à la fois jazz, poésie, pop et musique expérimentale. Ce disque marquera le vrai début d’une passionnante discographie de plus de trente ans, marqué par des albums comme Dondestan, Old rottenhat ou Shleep, qui développent ses obsessions pour le jazz et les mélodies vocales surnaturelles autant que ses idéaux révolutionnaires (il a été adhérent du parti communiste anglais dès la fin des années 70). Ses chansons sont un regard sur le monde profondément humaniste et pacifiste. Traversant de longues périodes sans sortir d’albums, Wyatt revient régulièrement nous rappeler sa vision du contemporain, toujours accompagné par sa chère Alfie, Alfreda Benge, qui écrit pour lui de nombreux textes et s’occupe des illustrations de ses albums. Paradoxalement, sa musique est à la fois d’une grande simplicité et d’une étrange complexité, d’une confondante beauté et d’une infinie tristesse. C’est là toute l’ambiguïté de son art, dont la signature la plus évidente est sa voix caméléon aux multiples inflexions. C’est l’un des rares personnages de l’histoire du rock qui fut épargné par tous les grands mouvements musicaux, du rock progressif au punk, de la pop au trip hop, car tout le monde aime Robert Wyatt…

Avec Comicopera (qui sort sur un vrai label rock, Domino), Wyatt clôt de la plus belle manière la trilogie débutée par le cotonneux Shleep et le longuet Cuckooland, en home-recording et avec les mêmes musiciens (notamment Brian Eno, Yaron Stavi, Annie Whitehead, Paul Weller glissant quelques arrangements impressionnistes de guitares). L’album, très mélodique, presque pop, est lui-même composé comme un opéra, en trois actes, qui iraient du singulier à l’universel, de la relation de couple (le duo avec Monica Vasconcelos en forme de déclaration, Just as you are) aux grands espaces lointains et solaires de Garcia Lorca (Cancion de Julieta) ou Carlos Puebla (Hasta sempre comandante). Le troisième acte est quasi intégralement chanté en langues non-anglophones, Wyatt réitérant ainsi sa résistance et sa protestation devant l’hégémonie de la langue et de la culture anglo-saxonne, en même temps qu’il conclut ce beau disque par un message d’espoir (ambigu, à travers la figure romanticisée de Che Guevara) et d’ouverture aux autres cultures. L’utilisation de la religion par les va-t-en guerres de tous poils traverse l’album comme un faucon inquiétant, sa critique pouvant avoir des atours ironiques (A Beautiful war évoque la belle journée ensoleillée d’un bombardier) ou dramatique (Out of the blue, ou l’autre versant de la guerre, non chirurgicale, lorsque les victimes se réveillent dans les décombres). Ce qui n’empêche pas un certain mysticisme de Wyatt, panthéiste et compassionnel, comme si le communisme s’était transformé en une belle religion. Wyatt est ainsi un actuel-inactuel, touchant à la fois au pur contemporain et à l’universel sans âge, un peu comme sa voix, très ancienne et toujours moderne, masculine-féminine, enfantine ou angélique, pure merveille d’instrument et signature unique. Pourtant, lorsqu’on le rencontre dans le patio-ryad d’un hôtel du quartier latin, il fume clope sur clope et avoue avoir perdu un peu de sa tessiture. Mais sa gentillesse et sa générosité ne sont pas des légendes : Robert Wyatt rit et sourit tout le temps (« Je suis un hédoniste ») et il en a plein de petits plis au coin des yeux, qui le font un peu ressembler au père Noël. Un père Noël en avance de deux mois, qui nous a apporté le plus beau cadeau d’octobre, ce Comicopera, une douce compagnie, avant l’arrivée du froid…

(avec David Fenech)

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