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3
sur 5

On se souvient des amabilités, qui accompagnèrent la sortie de Moving pictures (lu à l’époque : « soit il change de nom, soit il change d’instrument »), nées sans doute de cet intelligent réflexe qui consiste à refuser d’admettre que le fils d’un génie puisse avoir lui-même quelque talent du même genre. Peintre abstrait ou coureur automobile, Ravi Coltrane n’aurait dérangé personne. Seulement voilà, il se trouve que le fils de John et d’Alice Coltrane est aussi un saxophoniste ténor plutôt habile, dont on se dit, à l’écoute de ce From the round box, qu’il a plus à faire valoir, dans le monde du jazz actuel, qu’un patronyme heureux. Oublions donc les généalogistes aigris, qui ôteraient volontiers son embouchure des lèvres du compagnon de route des batteurs Rashied Ali, Elvin Jones ou Jack DeJohnette et de l’altiste Steve Coleman, pour constater la maturité d’un saxophoniste à la manière originale, qualité utile au vu d’une concurrence pléthorique.

Dans la lignée du précédent, ce second album donne donc à entendre une musique fluide et ample, où une section rythmique, d’une remarquable homogénéité, soutient en souplesse les solistes -Coltrane, donc, voix intéressante au son piquant, et Ralph Alessi, son collègue chez Steve Coleman, dont la trompette illumine littéralement tout l’album. Moins contraint que chez Coleman, il s’y révèle un brillant architecte, ses phrases spacieuses venant doubler le saxophone ou se poser sur le piano de l’excellente Geri Allen (remplacée par Andy Milne sur le dernier morceau). Sur des compositions convaincantes (voire absolument magnifiques, comme l’ouverture, signée Alessi et intitulée Social drones, ou le Between lines, final du leader) ou des reprises (Shorter, Monk, une belle interprétation de The Blessing d’Ornette Coleman), ce quintet propose une musique réellement touchante, suffisamment originale pour susciter l’attention de bout en bout. Voire, à force d’une certaine mélancolie, pour susciter l’abandon. Ravi Coltrane évite le double écueil de la polyvalence ostentatoire et impersonnelle (que n’ont pas su éviter quelques-uns de ses contemporains souffleurs) d’un côté, de la succession familiale de l’autre -ambition de toutes façons inassumable. Perce bien sûr, par moments, l’influence du père, mais pas plus qu’ailleurs (« Quelqu’un me disait hier : Vous ne jouez pas vraiment comme John Coltrane. J’ai répondu : Tant mieux ! Et pourtant j’écoute beaucoup ses disques. Mais ce n’est pas une influence extérieure, visible. Ca infuse de l’intérieur. C’est la base de ce que je fais : je ne travaille pas les phrases, les clichés, les plans de Coltrane. Sa musique est cependant si profonde que vous pouvez créer tout un style à partir de concepts élaborés par lui mais que vous n’associez pas immédiatement à ce que vous avez entendu de lui », déclarait-il récemment à Jazz Magazine).

Techniquement irréprochable, ce disque très honorable, s’il ne révolutionne rien, ni n’innove en quoi que ce soit -on n’en sort ni abasourdi, ni étourdi-, s’inscrit finalement dans le paysage jazz moderne ; avec une voix assez personnelle pour y briller un peu. Compte tenu de ce que l’on entend ailleurs, c’est déjà beaucoup.

Ravi Coltrane (ts, ss), Ralph Alessi (tp), Geri Allen (p), James Genus (b), Eric Harland (dm), Andy Milne (p)

1) Social Drones (Ralph Alessi) – 2) The Chartreuse Man (Ravi Coltrane) – 3) Word Order (Ravi Coltrane) – 4) Blues à la carte (Wayne Shorter) – 5) Monk’s Mood (Thelonious Monk) – 6) Irony (Ralph Alessi) – 7) The Blessing (Ornette Coleman) – 8) Consequence (James Carney) – 9) Between Lines (Ravi Coltrane)