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3
sur 5

Juste au moment où on en reparlait, pour risquer une comparaison un peu osée avec la trajectoire burlesquo-psychédélique de Madlib / Quasimoto, voici que Prince Paul réapparaît dans les bacs, avec rien moins que trois disques (dont un pseudo-documentaire en DVD) : d’un côté Itstrumental, une sorte de suite ludique aux skits de 3 feet high… et à son Psychoanalysis underground de 1995, et de l’autre le mini-LP The Art of picking up women, fausse compilation en forme de Spinal tap R&B des Dix, l’unique et légendaire apport de Compton, NY à l’histoire de la musique US (si l’on en croit la mention au verso du pack CD / DVD proposé par Dummy Smacks Records). Ce qui nous donne dans les deux cas des disques conçus exclusivement pour nous faire marrer, livrés complets avec samples sixties, interludes burlesques et lyrics nerdo-porno du meilleur aloi. A la Prince Paul, quoi.

Ou, plus exactement, à la manière du Prince Paul maniaco-dépressif, clown blanc d’un hip-hop à la dérive, que les plus anciens connaissent bien, depuis l’époque des premiers Gravediggaz, et que les plus jeunes avaient découvert avec son précédent album sous son nom, le fielleux Politics of business. Un simple coup d’oeil sur les notes de pochettes de Itstrumental suffit à s’en rendre compte : « Alors que je nageais dans la dépression, la confusion et divers autres types de tempêtes intérieures, on m’a demandé de faire un album instrumental ». Difficile de faire plus plombant comme exergue… Démentant cette sombre introduction, Itstrumental -qui accueille quelques usual suspects du rap décalé, de Mc Paul Barman à Steinski, et qui est plutôt très bavard pour un disque « instrumental »- débute de la meilleure des façons. Ses premiers titres laissent espérer un festival d’idioties joyeuses dans la lignée des premières productions de Paul, à la glorieuse époque de Stetsasonic et des premiers De La Soul : c’est My friend the popmaster, dont les accents easy ressuscitent le légendaire Live transmission from Mars (qu’évoque également un peu plus loin la leçon d’espagnol de What are you afraid of ?) ; ce sont les breaks cuivrés de It’s a stick up !. Mais rapidement, le concept ébauché dans l’intro avec un certain bonheur (la chronique des exploits d’une brigade spécialement dédiées aux agressions mentales) tourne à vide, tandis que s’enchaînent les exercices de style fastidieux (l’horrible reggae de Boston top, les synthés FM de I want you (I’m an 80’s man)). Heureusement, les choses s’améliorent de nouveau vers la fin, entre le très RZA (période Ghost dog) Gangstas my style, le narquois And the winner is ? et Think or die, titre-signature qui conclue cet album trop long : Itstrumental aurait fait un brillantissime EP.

Car, finalement, ce que l’on emporte de cet album, c’est ce même sentiment de frustration qu’exhale la plupart des opus récents auxquels Prince Paul a contribué : cette frustration devant la géniale aisance d’un artiste (particulièrement évidente sur les premiers titres du disque) qui passe son temps à la gâcher en l’enfermant dans des systèmes et des contraintes absurdes. C’est le dilettantisme faux de la Handsome Boy Modelling School, usé dès le deuxième coup, c’est l’acrimonie répétitive de Politics of business, c’est, sur ces deux disques, cette approche finalement assez sérieuse de l’humour qui semble animer Prince Paul. Pour le coup, voilà qui l’éloigne vraiment du grand n’importe quoi de ce freak auto-proclamé de Madlib : si l’on regarde la carrière du bonhomme, ce qui saute aux yeux n’est pas son exubérance délirante, mais au contraire son goût prononcé pour le concept, déroulé sur un, voire plusieurs albums, des profanations des Gravediggaz au freudisme de strip-club de Psychoanalysis…, en passant par la superproduction A Prince among thieves. En matière d’humour, trop de concept tue le délire, ce qui finit par étouffer les rires.

Ce que démontrent bien les sept titres du mini-LP des Dix, que Prince Paul sort grâce à l’appui de l’ex-Company Flow Mr. Len : tout à leur désir de poilade référencée, Prince Paul et sa bande (à peu près les mêmes que sur Itstrumental, puisqu’on retrouve Mc Paul Barman, Mr. Dead…) en font des tonnes, et n’arrivent pratiquement jamais à ce subtil équilibre entre ironie et premier degré qui a fait cette miraculeuse réussite qu’est encore aujourd’hui This is spinal tap. Musicalement, seul Here comes the Dix surnage, mélodique et débile comme un morceau de Latyrx repris par Sir Mix-A-Lot, les autres titres ne valant guère que par leur fausse pochette présentée sur le DVD. A moins d’apprécier les blagues d’ivrognes, auquel cas il faut aller directement au doo-wop bourré de When I come home to you ; quant au film lui-même, il n’est jamais vraiment convaincant, à part peut-être quand les Dix jouent leur thème à l’Ed Sullivan Show, tout le reste reposant sur les innombrables variations autour du nom phallique du groupe. Bref, il ne faut pas voir là autre chose qu’une curiosité à usage exclusif des nerds hip-hop (ce que je suis, et donc, non, je ne prête pas mon exemplaire).