Après un premier album ovni (Autopuzzle, sorti en catimini sur le label Deco), Port Radium récidive avec cette bande originale d’un film-fantôme conçu en collaboration avec Ania Siwanovicz, une jeune artiste polonaise qui, elle, existe bel et bien. Curieux concept, donc, pour ce disque-objet dont le nom évoque le chef-lieu d’une contrée « post-exotique », pour reprendre l’expression de Volodine. Presque dans le mille : Port Radium n’est autre que le nom d’une petite ville minière, située sous le cercle polaire, dans les territoires du nord-ouest canadien. A l’image de cette contrée austère où les volcans côtoient les icebergs, le feu crépite ici sous la glace, faisceau de contrastes sonores projeté dans l’ambiance glaciale d’un no man’s land où résonne le tocsin de l’ère numérique. Textures abrasives et stridences acidulées se heurtent à des architectures rythmiques qui reviennent tout au long du disque comme autant de leitmotiv : mur vibrant d’une cymbale, cliquetis chirurgicaux rebondissant sur des infra-sons, bubons de beats abstraits, bruissements métalliques ou bourdon d’une sub-basse humectée de reverb (magnitude cinq sur l’échelle de Richter). Rien d’une rechute click’n’cuts pour autant, on est ici dans la poésie faite son davantage que dans un formalisme electronica minimal éculé.

Le prisme sonore en devient presque narratif : Transatlantyk convie à un voyage immobile à travers les ondes, pure déclinaison d’une forme réduite à son essence, à une mosaïque de formants qui s’entrechoquent dans un silence de banquise. Si la filiation avec Mika Vainio, Pita ou Radian est avérée, le disque est aussi traversé de fulgurances mélodiques inopinées et de fractures percussives évoquant aussi bien du gamelan indonésien qu’une forme de dubstep amaigrie. Avec une obsession pour les arrangements spartiates qui confine à l’ascétisme, Port Radium – alias Ludovic Poulet – fixe la ligne d’horizon avec une acuité perçante, guette ce point de fuite mental où l’esprit devient acéré et précis comme la diode d’un laser. A chaque titre correspond les séquences de ce film fantasmé, réminiscences d’une Big Apple métamorphosée en Alphaville. Que la destination soit réelle ou fictive, que le film existe ou non importe finalement assez peu ; seules subsistent les traces auditives du voyage, associées à des non-lieux transitoires où s’accrochent les souvenirs, point de départ ou aboutissement, retrouvailles ou adieux. La musique de Port Radium saisit cet entre-deux, cette interzone ou l’anxiété se frotte à un sentiment de plénitude. L’auditeur y greffera à sa guise les images d’une planète lointaine ou d’un hall d’aéroport, d’une mégalopole futuriste ou d’une région désertique, d’un film expérimental ou d’une série B. A sa manière, Port Radium est un conquistador de l’électronique, le visiteur d’une terra incognita aux frontières encore incertaines.

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