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4
sur 5

Deux mondes s’approchent, se reconnaissent, s’ajustent et s’épousent sans se violer ni se limiter. Trois Helvètes, trois musiciens marocains de la très sollicitée confrérie des Gnawa, guérisseurs descendants des esclaves africains du Sahara. Le montage sonore qui tient lieu de générique admet pourtant que cela n’allait pas de soi, qu’une telle rencontre tient d’abord de la collision ; mais cette mise en scène de la distance et de son franchissement témoigne immédiatement de l’intelligence musicienne qui sous-tend ce projet. Cette Intro débouche sur une chanson qui verbalise à son tour la problématique de L’entre-deux mondes. Une voix soyeuse chante en français cette jonction des rives alors que les instruments occidentaux se contentent de souligner les lignes des Gnawa, se coulant sans effraction dans leurs cadres. Le rapprochement s’esquisse dans un respect mutuel, jouant avec subtilité sur l’échange des plans. Ainsi, les Gnawa qui, d’abord accueillants, dressaient les fonds, enflamment par la voix et sa puissance d’arrachement une musique qui dès lors peut autoriser l’apparition d’une guitare électrique. Progressivement celle-ci dépouillera ses accents africains pour s’ensauvager en choruses saturés. Au bout du compte, l’osmose est totale. Guitare acoustique ou mandoline étoffent ici les magnifiques cordes, sèches, graves et douces infiniment du guembri (A corps perdu / Allah Moulana), ailleurs les voix d’Anne-Florence Schneider et d’un Gnawi (regrettons au passage que le superbe soliste ne soit pas identifié sur la pochette : il s’agit de Mahjoub Khalmous) se relaient sur un même fil, chacun dans son arbre généalogique (Perdu mon âme) et l’on n’y trouvera rien de forcé, pas le moindre soupçon de volontarisme appliqué. Le seul « esprit » de la musique commande. Une accélération tout à fait naturelle dans une musique de transe livre l’accès au retour de l’électricité (Bow / Tchabala) : le sens guide et rapproche ; cette disponibilité sans concessions expliquerait-elle l’engouement de nombreux musiciens d’horizons fort divers pour les Gnawa. Mais la rencontre de Podjama diffère passablement de celles d’un Randy Weston qui, en jazzman noir américain a accompli jusqu’au bout sa redécouverte de l’Afrique, ou d’un Steve Lacy, chercheur infatigable et porteur d’un univers propre à nul autre semblable, toujours en quête de riches confrontations. Nos trois Suisses avaient concocté pour leur compte un mélange instable de chanson « à textes », de jazz et de rock que parcouraient déjà des rythmes orientaux. Dans le « patchwork musical » de Podjama (ce sont leurs propres mots) les Gnawa avaient déjà leur place. La gageure concernait moins la musique que le maintien de textes chantés en français dans un style en rien adapté aux apparentes nécessités du contexte. Il fallait du tact, de l’assurance. On ne dira pas de l’insouciance car tout prouve qu’instinct infaillible ou jugement aigu auront persuadé nos trois comparses qu’ils étaient mûrs pour le voyage. Ils avaient raison.

Podjama : Anne-Florence Schneider (vcl), Jean-Philippe Zwahlen (g, bendir), Claude Schneider (mandoline, g). Les Gnawa : Ahmed Sadik el Moubarik (vcl, crotales, tabal), Mahjoub Khalmous (vcl, guembri, tabal), Hassan Aït Hmitti (vcl, crotales).novembre 1999 – février 2000.