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Peter Eötvös est un étranger. Presque un apatride qui s’est offert mille vies. Le photographe Guy Vivien, préparant un ouvrage sur les compositeurs d’aujourd’hui, leur demanda de commenter -par écrit- leurs propres portraits. Pierre Boulez et tant d’autres choisirent de ponctuer la photo par un texte. Henri Dutilleux ou Pascal Dusapin écrivirent quelques notes de musique. Que fit Peter Eötvös ? Il traça une carte du monde, y inscrivit son parcours géographique. De Budapest à Londres, de Paris à Cologne. Sept villes, des étapes prolongées aujourd’hui par Hilversum aux Pays-Bas. Et lorsque le directeur de l’opéra de Lyon lui passa commande d’une pièce lyrique, le polyglotte chercha du côté de Shakespeare, de Georges Bataille, travailla sur une version allemande de Tchekhov et finit par écrire un livret en russe…  » Je ne suis nulle part chez moi … être étranger, c’est mon destin « , dit-il, et les personnages des Trois sœurs ne sont que des filles perdues dans leur province. Ses trois Emma Bovary -à la russe- ne rêvent que d’une chose : partir. Comme de bien entendu, elles finiront par rester prisonnières ordinaires d’un monde ordinaire.

Voici résumé en trois mots l’essentiel d’une action faite de déclarations d’amour et de scènes d’adieu. Finalement, de tout ce qui a fait le triomphe de l’opéra à travers les siècles. Le succès lors de la création en mars 98 fut réel si bien que Deutsche Grammophon (dans sa collection 20-21) a décidé d’en sortir une version discographique. La célèbre firme a eu raison de placer Peter Eötvös parmi les géants de la fin de siècle. Il faut d’ailleurs saluer ce qui restera comme le travail éditorial le plus important en faveur de la musique contemporaine fait à ce jour. La captation en public est très bonne. Kent Nagano, en digne successeur de Seiji Ozawa (dont il fut l’assistant sur le Saint François d’Assise à l’opéra Garnier) impose son jeu face à Peter Eötvös, le chef d’orchestre.

A la tête de l’EIC, Eötvös a d’ailleurs permis au public d’écouter des œuvres inédites importantes. Sa maîtrise de l’orchestre contemporain est inouïe, il donne aux chanteurs (tous les rôles de femmes sont des travestis dans la grande tradition de l’opéra baroque comme dans celle du Kabuki japonais) des partitions d’une grande diversité : parlé-chanté, grands airs lyriques, déclamation… Voici une musique séduisante, sans concession, qui fonctionne comme un vrai opéra, et qui possède en somme tous les atouts pour devenir un classique de demain.