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sur 5

Patricia Barber serait-elle le secret le mieux gardé d’Amérique ? Comment se fait-il qu’une artiste aussi originale soit passée quasi inaperçue, en France tout au moins ? Serait-ce dû au fait que la dame se refuse à entrer dans un circuit commercial où elle pense perdre sa liberté artistique ? « On fait confiance à ces musiciens frustrés que sont les producteurs et qui veulent se servir de vous comme d’instrument musical au service de leurs rêves ternis et propulser les ventes de leur label » dit-elle dans une récente interview. Et ce ne sont pas les paroles d’une artiste frustrée, elle a déjà refusé les propositions de plusieurs majors (Verve, Dreyfus) et sort son deuxième album chez Premonition Records, un label indépendant de Chicago.

Patricia Barber n’est pas la nouvelle grande voix du jazz, sans doute. Et pourtant, elle sait donner à son chant des inflexions très émouvantes. On a évoqué alternativement Joni Mitchell, Suzanne Vega, Laurie Anderson, voire Cassandra Wilson. Patricia Barber est une musicienne complète : chanteuse, auteur, compositeur, pianiste, elle réalise des arrangements très originaux. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter ce qu’elle fait du standard You & the night & the music qui, habituellement interprété en trois temps, devient sous sa plume un autre thème en quatre temps. Ou bien, le She’s a lady de Paul Anka, rendu célèbre par Tom Jones, qui commence ici par un duo où se mêlent guitare et voix parlée-chantée. Au rang des reprises, le thème des Doors Light my fire bénéficie d’un traitement totalement original. Mais là où Patricia Barber brille le plus, c’est avec ses propres compositions, dont les paroles sont d’une grande sensibilité. Sa mise en musique du poème de E.E. Cummings Love, put on your faces est remarquable. Constantinople, seul thème instrumental nous donne à entendre un chant qui, imprégné de l’idiome jazz, diffère totalement du scat trop souvent utilisé comme alibi.

Cet enregistrement vaut aussi par le choix des musiciens. Tout d’abord, le génial Dave Douglas dont les interventions brillantes ponctuent cet album. Mais aussi, John McLean, excellent guitariste très influencé par Bill Frisell et Michael Arnopol à la basse. Quand apparaît un créateur de très grand talent qui refuse les compromissions, il faut le faire savoir haut et fort. C’est fait. Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous avait pas prévenus. Mais on n’est pas trop inquiet pour elle quand on sait qu’elle a signé avec l’agence qui a pris en charge les carrières de Diana Krall et Joshua Redman.