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4
sur 5

Le guitariste australien Oren Ambarchi est très vite et en l’espace d’un disque, Insulation (sorti sur Touch en 2002), passé de l’anonymat au rang de chouchou absolu des musiques expérimentales. On avait bien eu auparavant quelques échos discrets via son groupe de free punk Phlegm (tout de même trois albums dont un sur le prestigieux Tzadik), mais rien ne laissait présager une telle mise en orbite, qui plus est amplement justifiée. Le sieur Ambarchi zigzague d’une sphère musicale à l’autre -ambient, improv, isolationism à la Rafael Toral, rock, et même computer music sur une récente compilation du label Synaesthesia- avec une aisance énervante, ce qui le rapprocherait presque d’un autre électron libre surdoué, monsieur O’Rourke. La parution simultanée de Vigil, avec le platiniste Martin NG (également moitié de GCTTCATT avec Mathias Gmachl de farmersmanual) et du premier album de Sun, groupe qu’il forme avec le songwriter Chris Townend, permettra de cerner un peu moins encore le garçon, puisque le premier est un disque d’improvisation ultra minimal et le deuxième un essai de folk vaporeux et forcément aventureux

Point de plan détaillé ou de sillon à suivre en effet dans le mystérieux Vigil, oeuvre intense et têtue destinée à accompagner une vidéo de Tina Frank, metteuse en images attitrée de Mego (incluse dans le CD, avis aux amateurs de son art de pixels très exigeant, à mille lieux des poncifs visuels actuels) : Ambarchi y pratique la guitare, NG les platines, mais on entend surtout des réverbérations délicates de cloches et de fréquences ahurissantes de douceur et de maîtrise. Les trois longues impros entremêlées de Vigil sont un hommage avoué au maître Alvin Lucier, grand manitou du minimalisme qui aime depuis le début des années 60 à mélanger fréquences pures et instrumentations classiques. Mais on pense aussi aux projets Memory Disorder, Filament et ISO de Yoshihide Otomo et de Matsubara Sachiko, qui répondent à la grande saturation informationnelle du milieu de 90’s par le néant des fréquences pures et des feedbacks de silence. Ici, les deux australiens exposent d’abord le presque rien (Vigil 1), puis le magnifient à grand renfort de textures filtrées et étirées qui s’agitent comme autant de cloches s’entrechoquant dans une vaste procession quasiment silencieuse (Vigil 2). Enfin le presque rien se transforme en un semblant de mélodie apaisé mais toujours inquiétant (Vigil 3). Plus posé, When loves come back to haunt you invoque des textures presque numériques, et feint de nous faire croire à une ritournelle, mais cette dernière évolue sans cesse et ne revient jamais sur ses pas, comme dans les plus belles variations de Morton Feldman, avant de disparaître dans un brouillard de saturation. L’ombre de l’avant-garde de la fin des années 60 est pesante, mais pas écrasante pour les deux compères, qui rendent hommage à leur père sans jamais tomber dans la référence ou l’hommage hébété. Un disque magnifique.

Le disque de Sun est plus problématique : rencontre des chansons de la gloire australienne Chris Townend (leader de Kiss My Poodle’s Donkey) et des expérimentations discrètes d’Ambarchi. Son folk éthéré et lunaire, plein de batteries légères, de glissandi de guitare vaporeux, d’accords persistants d’hammond aux textures granuleuses, souffre immédiatement de la comparaison avec les dieux du folk et de l’alt country américain. On ne peut pas dire que le duo multiplie les efforts pour marquer sa singularité. Ce qui ne veut pas dire que le disque est dispensable, loin de là : le piano et les micro involutions électroniques de Make it font merveille, la country souriante et apaisée de Leave it on its own séduit, le slow à violons rempli de guitares bizarre, Moon, étonne, la pop de Sleepin’ emballe. Mais les chansons déçoivent immédiatement car elles pêchent par un manque d’ambition évident. Et comme de Radar Bros à Silver Jews, de Califone à Songs:Ohia, les seconds couteaux ne manquent déjà pas, on imagine mal à qui un tel disque peut bien s’adresser. A ne pas bouder toutefois pour les amateurs… les plus frileux pourront même se finir sur un deuxième CD de remixes franchement pas ébouriffant mais pas ennuyeux pour autant, car on y trouve du très beau monde en provenance des scènes improv, post-indus et electronica : Stephan Schneider de Mapstation, Pluramon, Pimmon, Rafael Toral, Hrvatski, Norbert Möslang (moitié de Voice_Crack) et Günter Müller, ainsi que le légendaire Christoph Heeman. De là à comprendre en quoi ce disque totalement hétérogène sert l’album… va savoir. Chez Staubgold, on doit rechigner à sortir un disque d’indie rock tel quel.