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sur 5

La nouveauté n’est pas un mot de vocabulaire chéri par la techno, et elle se trouve même plus souvent être synonyme d’opportunisme et de superflu. Les militants techno les plus rigides vous prouveront toujours combien le genre tient sa puissance de leur violence réactionnaire contre les standards de la musique populaire. En caricaturant un peu la doxa, le seul progrès unanimement approuvé en techno consiste à approcher au plus près d’une idée très pure, inchangée depuis Basic Channel et Robert Hood, autour de laquelle tout ce qui s’invite est luxe inutile, et qui ne nous laisse ainsi pour horizon que le dénominateur commun de la répétition, de la structure 4/4 et des sonorités dépouillées d’une poignée de synthétiseurs Roland. C’est le genre de fondamentaux austères auxquels s’en tiennent encore certains aujourd’hui (ces nouvelles émules du Berghain qui oublient d’aller renouveler leur disque chez le fameux disquaire berlinois Hard Wax) et franchement, on imagine bien volontiers la techno ne jamais quitter son dénuement extrême, si elle n’entend pas le fin mot de ce très bel album de Morphosis, tant il incarne tout de son histoire récente et essaie même de lui répondre.

Ce n’est bien sûr pas la toute première fois qu’un propos jazz vient contrarier les canons techno, mais celui du producteur libanais Rabih Beaini est tellement seul dans le paysage qu’il vaut bien d’être amplifié. A sa manière, il reprend le langage libérateur de Sun Ra, dont Rabih admire le travail plus que nul autre. Il évoque ainsi dans un entretien avec Todd L. Burns pour Resident Advisor: « Ableton, les séquenceurs, les ordinateurs, et les boîtes à rythmes : tout cela enferme la musique. [La techno] est un genre où tout est calculé et séquencé, si bien que mon approche consiste à travailler une boucle pour la libérer. Peut-être qu’elle n’y parviendra pas, mais l’important est le processus à l’œuvre : ces modulations, ces sons, ces formes, il s’agit bien de libération ». Dès lors, il conçoit toute sa musique comme une recherche, dont ce premier album, What we have learned, improvisé et enregistré en 2 jours de studio, incarne la somme et la synthèse immédiate.

De cette recherche sous le pseudonyme Morphosis, nous avions déjà capté quelques grands moments : le saxophone fou de Musafir, les gammes orientales de Cetrik martelées à renfort de contretemps industriels, ou encore les superbes hauts plateaux de chœurs de They just don’t care et la boucle statique qui lui tourne au dessous. Toutes ces libertés s’y retrouvent et concourent ici sur What we have learned, en plus grand et plus long : la ligne de basse de Silent screamer tente ici une percée entre deux grosses charges tubulaires, ailleurs sur Wild in captivity, des feedbacks de cordes frottées survolent une rythmique orageuse, les marimbas et modulations de Gates at night dévient là sans trop de direction, et enfin l’ascension inquiétante de Kawn atteint des cieux cosmiques. Chacune des pistes déploie ainsi des trésors de formes improbables sur un même beat de TR-808, et voyage si loin que le tout s’écoute d’une traite. La leçon étonne d’autant plus que Rabih Beaini a volontairement choisi le moniker Morphosis du fait que dans la Grèce Antique, celle-ci incarne la somme de tous les savoirs. Dans le contexte techno actuel, il signifie encore une fois retour à la raison.