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4
sur 5

L’affaire est entendue depuis Minnelli. Pour qui veut y aimer, Paris n’existe pas. Comme le monde est une scène, Paris n’est qu’un décor. La longue succession de plans fixes, comme autant de cartes postales, qui ouvre Midnight in Paris, assume donc dès le début une vision touristique de la capitale (celle du personnage principal, incarné par Owen Wilson, absolument parfait en double du cinéaste). D’autant que le monde de Woody, depuis toujours, est lui aussi une scène, un théâtre permanent. Et comme tout bon Américain, celui-ci ne saurait voyager sans emporter l’Amérique avec lui. Il s’agit donc d’une comédie romantique à l’américaine, qui se place du point de vue du cliché parce que le cliché est la chose la mieux partagée. Et que voit-on juste après ces vues qui montrent malgré tout la beauté de Paris, sa beauté le plus souvent cachée par l’élan du marcheur qui ne songe plus à l’admirer ? Un autre cliché, une autre carte postale. Un couple enlacé semble poser pour un photographe : aussitôt, le spectateur sent bien qu’ils se mentent, qu’ils posent trop pour être honnêtes.

Midnight in Paris prend place dans la veine du cinéaste que l’on préfère, où la magie tient un rôle prépondérant : Gil (Owen Wilson), scénariste hollywoodien qui se rêve romancier, est en vacances à Paris avec sa fiancée (Rachel McAdams), à l’invitation de ses beaux-parents riches et républicains (tendance tea party). Il découvre que passé minuit, il peut remonter le temps dans le Paris des années 20. Pour y rencontrer tour à tour Scott et Zelda Fitzgerald, Hemingway, Gertrude Stein, Picasso, Dali (Adrien Brody, absolument hilarant), et un possible amour en la personne de Marion Cotillard, ici modèle de peintres célèbres, modiste et fan de la Belle Epoque. Allen oppose alors le Paris réel au Paris rêvé par son personnage, questionne ses fantasmes et l’amène finalement à prendre une décision, à trouver sa place, quelque part entre la nostalgie et les nécessités du présent.

On peut s’énerver de ce que le « réel » de Paris se limite ici aux palaces que le cinéaste fréquente lorsqu’il y vient en promotion. Allen va jusqu’à s’offrir un guide très officiel en la personne de l’épouse du Président en exercice (« ça a de la gueule » comme disent les frenchies). Ce côté cosmétique n’est certes pas le plus intéressant, mais le film fuit assez vite l’écueil du caprice de riche (le réel ici ferait le rêve de beaucoup de gens) pour préférer le monde de l’art à celui de l’argent. Qui plus est, et bien que l’on n’apprécie pas vraiment les personnages sacrifiés, les beaux-parents de Gil sont poliment méprisés. C’est cependant la politesse qui prime sur le mépris, une manière de bien différencier les mondes, de renvoyer chacun à sa place, sans juger vraiment personne. Un problème de place justement, c’est bien ce qui occupe le cinéaste : Gil est constamment en porte-à-faux avec le présent, comme le lui reproche sa fiancée. Il rêve de sa gloire future en n’ayant pour référents que des gloires passées. C’est pourquoi son corps est toujours en mouvement, sur le départ, en trop ; jamais dans le présent, il ne partage pas le monde de sa belle famille, si bien que tout leur luxe finit par paraitre fade, loin des fantômes retrouvés chaque nuit avec étonnement.

Woody Allen reprend, à la suite de Zelig et de La Rose pourpre du Caire, sa réflexion sur l’expérience du spectateur, à travers ce que les psychanalystes appellent une « formation de compromis ». Gil doit trouver un terrain d’entente, entre les vessies du réel et les lanternes qui chaque nuit s’allument pour éclairer un monde conforme à ses désirs. De la même manière, le spectateur fait provision de réel dans un rêve éveillé, tente de retrouver le monde qu’il connaît dans la fiction qu’on lui propose. Il veut bien s’évader, laisser libre court à ses fantasmes, mais à travers eux c’est toujours le monde qui lui est donné, comme il est donné à Gil lorsqu’il finit par faire le bon choix : non plus fuir dans le passé (il se rend compte que chaque époque rêve de toute façon un âge d’or plus ancien), mais convenir d’un réel où les rêves seront partagés.