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4
sur 5

Vendredi 6 et samedi 7 mars 1970, Fillmore East, sur la seconde avenue, à New York. Miles Davis et son groupe font l’ouverture des concerts du Steve Miller Band et de Crosby, Still, Nash & Young : quatre sets sulfureux, magmatiques, psychédéliques et agressifs qui, sortis d’on ne sait quel placard des réserves de la Columbia, constituent l’unique trace enregistrée officielle du premier groupe électrique du trompettiste, avant que le saxophoniste Wayne Shorter ne soit remplacé par Steve Grossman. Si l’on se reporte en effet à la discographie indicative établie par Frank Bergerot (Miles Davis, Introduction à l’écoute du jazz moderne, Seuil), les concerts du quintet Davis, Shorter, Chick Corea (claviers), Dave Holland (basse électrique) et Jack DeJohnette (batterie) n’étaient disponibles que dans des versions pirates plus ou moins correctes jusqu’en 1993, date de la publication par Sony Japon d’un live au Festival de Juan-les-Pins du 25 juillet 69 (1969 Miles, Festiva de Juan Pins [sic]) ; des bandes qu’un petit malin avait déjà publiées de manière illégale en situant le concert à Montreux, où Miles n’avait pas mis les pieds cette année-là…

Les maniaques du classement chronologique et de l’intégrale classeront donc soigneusement ce double album à la jaquette flashy entre ce disque d’Antibes et Black beauty, enregistré exactement un mois plus tard (en avril 1970) à l’autre Fillmore, le Fillmore West, où Steve Grossman a remplacé Wayne Shorter. Si la valse des dates et des lieux, régal des innombrables encyclopédistes davisiens, peut rapidement donner le vertige, un même mouvement esthétique unit les albums de ce début d’ère électrique : entre jazz, rock, funk et free, le groupe de Miles conduit sa musique vers une sorte de désintégration lente, s’affranchissant de tous les carcans structurels, harmoniques et sonores pour explorer des voies incertaines où les derniers repères se disloquent. Tandis que la rythmique du précédent quintet de Miles (Herbie Hancock, piano ; Ron Carter, basse ; Tony Williams, batterie) restait attachée, malgré ses élans free, à des schémas relativement lisibles et à une manière d’héritage funky, Corea, Holland et DeJohnette, auxquels se joint ici le percussioniste Airto Moreira, cherchent à déliter au maximum la musique pour la transformer en un flux fluide et crépitant, aux contours résolument indiscernables. Au fur et à mesure des longues plages ininterrompues qui forment ces concerts de mars 70 (« Directions », « Masqualero », « It’s about that time », « Bitches Brew »…), des thèmes fragmentaires vaguement rappelés en introduction ouvrent à de longs solos de trompette puis de saxophone, la rythmique s’appropriant finalement l’espace pour d’interminables improvisations collectives. Brûlant, improbable et fascinant. Le public du Fillmore ne sait plus trop où se mettre, hésitant entre hystérie et perplexité. Un mois plus tard, Miles et ses musiciens entraient en studio pour enregistrer le double album majeur de sa période électrique, Bitches Brew.