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3
sur 5

C’est un disque que l’on n’imagine pas venir d’ailleurs que de là où il vient : de New York, ce lieu où l’ultra-modernité se heurte aux tourments du Vieux Monde, île de béton où l’Amérique a une frontière commune avec le reste du monde, et où Mike Ladd tient depuis cinq ans le rôle de l’un de ces passeurs interlopes comme il en traîne des milliers à Tijuana, à Tanger ou à Hong-Kong. Sauf que ce ne sont ni des cigarettes ni des hommes qu’il passe en contrebande, mais des mots et des sons différents.

Des mots et des sons qui, avec Easy listening 4 Armageddon en 1997 puis Welcome to the afterfuture en 1999, ont fait de lui une figure centrale dans la New Wave du hip-hop mondial, cette constellation qui réunit les artistes des labels Def Jux et AntiCon, les Anti-Pop Consortium, ou en Angleterre des groupes comme Gamma ou Infesticons (qui compte Mike Ladd parmi ses membres). Avec leurs beats déstructurés, leurs samples improbables et leurs sons électroniques, avec un Mcing lorgnant davantage vers la poésie parlée façon Gil Scott-Heron que vers les canons du freestyle à la KRS-One, les disques de Mike Ladd comptent en effet parmi les meilleures productions de cette scène souterraine sans canons autres que ceux de l’innovation et de l’intransigeance. Ce qui ne l’aide guère à exister sur sa terre natale, que l’on sait plus que rétive à l’expérimentation et aux mélanges. Sauf à NYC, précisément.

Et de fait, ce Vernacular homocide, plus encore que les deux LPs précédents de Mike Ladd, s’inscrit clairement dans une certaine tendance de la musique new-yorkaise, circonscrite à l’intérieur de quelques clubs (le Mudd Club, le Paradise Garage…) et de quelques années (post-punk, pré-MTV) qui vit tout à coup la musique blanche la plus extrême (no-wave, afterpunk) pulser en phase avec la musique noire la plus neuve (dub, hip-hop) et entrer en résonance, laissant quelques formidables blocs de funk monolithique et futuriste signés Liquid Liquid ou ESG.

Mais qu’on ne se méprenne pas : ici, point de machines à danser imparables comme The Cavern des premiers ou UFO des seconds, ce mini-LP inégal et foutraque est plus un carnet d’esquisses qu’un projet véritablement abouti. En 24 minutes, Mike Ladd a juste le temps de nous faire feuilleter le cahier où il note ses inspirations du moment et colle au hasard les sons qui lui passent par la tête.

On trouvera donc ici dans une atmosphère très Soho 1982 une ballade à boîte à rythmes (Cookie Jar), une diva aux accents new wave (Dana Diaz-Tutaan sur The Last word), une dérive pleine de zigouigouis à la Forbidden Planet évoquant le Mercury Rev des débuts (Northampton). Quant à Music for tanks, il apporte sur fond de drones une suite convaincante à la March of the Ciccone robots qu’on trouvait sur le Whitey album de Ciccone Youth, ce side-project dansant des Sonic Youth en 1987, dont les anciens se souviendront peut-être.

« No one makes money like Mike Ladd makes money », entend-on scander à la fin de The Last word. Dans l’univers parallèle où évolue Mike Ladd, il semble donc que cela soit en plus un disque commercial. Dans notre univers, c’est simplement l’un des rares disques que l’on puisse ranger tout à la fois à côté de Pere Ubu et du Wu-Tang Clan. Et c’est déjà bien.