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4
sur 5

Michel Houellebecq n’est pas un chanteur et il le sait. Il déclame ses textes comme un Bernard Lavilliers sur des musiques de Bertrand Burgalat -drôle de mélange. Sur scène, il se déhanche maladroitement, mi-paniqué, mi-ailleurs. Les dix morceaux fonctionnent, habilement composés de clichés consommés, en apparence plaqués sur les paroles, comme n’ayant aucun rapport entre elles. Alors pourquoi ce disque est important, comme peu de disques français le sont ? Ce sont les textes, extraits notamment du Sens du combat, de Rester vivant et de Renaissance et cette voix, connue, qui nous parlent de nous comme personne.

Présence humaine n’est pas le premier disque de Michel Houellebecq. Disons qu’il s’agit de son premier disque pop, à base de panini saumon dans la rue de Choiseul, de solitude dans un wagon Alsthom et de jeunes filles qui font des mots fléchés (« c’est une occupation du temps »). On aime bien les poètes qui se couvrent d’huile, font la tournée des plages, et parlent des poils de jambes des cadres. Bref, tous ceux qui sont sensibles à l’univers de Houellebecq aimeront forcément le disque : un peu d’énervement rock nihiliste avec Présence humaine, de dérive balnéaire en Séjour-club ou de groove wawa-isant dans le Paris-Dourdan. De l’ironie easy-listening à la Playa Blanca (Michel s’amuse), du drame à Paris lors des Pics de pollution, de la variété douce-amère sur fond de vacances en couple, On se réveillait tôt. Bien sûr, il y a un slow, parfait, absolu, brûlant : Plein été (on sait l’interprète grand fan de slows, ce déprimant rite de rencontre en voie de disparition). Et puis il y a ce chef-d’œuvre kraftwerkien qu’est Célibataires, pure représentation de nos existences digitales et monotones, son Autobahn à lui. Un morceau où se croisent de façon improbable Suicide, Juan Atkins et Michel Houellebecq. Après, c’est le crève-coeur romantique du Crépuscule, déclaration délicate sur fond de classicisme pop. Enfin, on se quitte avec un constat simple de désespoir, Derniers temps, bercé de house mélancolique et contemplative.

N’ayons pas peur des mots : on tient là, malgré quelques maladresses et facilités, un des plus grands disques français depuis ceux de Gainsbourg. L’époque est aux rencontres improbables (Houellebecq / Burgalat), elle a les Melody Nelson qu’elle peut. Ce disque est aussi un miracle, un ovni. Quoi de plus normal pour un écrivain qui écoute à la fois Hendrix, Brian Wilson, Schubert, Neil Young, Françoise Hardy, William Sheller, Lou Reed, les Stooges et Beethoven et qui avoue (Vibrations n°25) « aimer les artistes qui ont un côté alien » ? Au milieu du monde « normal », Michel Houellebecq est notre alien à nous.