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4
sur 5

Voila une collaboration presque naturelle, qu’on attendait en format masterisé depuis pas mal de temps. Mf Doom rencontre Madlib pour un album entièrement produit par ce dernier, mais pourtant épicé de quelques influences du professeur Doom. Alors que cette réunion attendue largue un principe simple : MF Doom (aka Viktor Vaughn, King Geedorah…) rappe sur les beats de Madlib (membre de Lootpack et auteur des généreux Shades of blue et The Unseen, entre autres…), le résultat propose un bouillon effectué en symbiose « techniquement incorrecte ». Ces deux metteurs en son pratiquent tout deux l’art de la programmation et savent attraper les micros. Ils savent également fumer des arbres avec joie. Cela donne donc un enchantement à géométrie éclatée. Et ce n’est pas tant le mirifique Madlib ou le percutant Doom qui marquent cet opus que l’alchimie de leur collaboration, de cette succession de productions farouches et harmonieuses (Meat Grinder, Accordion, America’s most blunted…), courtisant une electro sous-jacente (Sikfit, Fancy clown, Great day…) ou un jazz laid-back (Bistro, Raid feat M.E.D aka Medaphoar) basé sur des collages fantaisistes de samples colorés (All caps, Supervillain theme…). Maîtres de leur art, les deux compères bâtissent un édifice à la gloire d’un hip-hop crépitant de mille boursouflures, inquiétant l’auditeur en jetant dans le vide des interludes abîmés tout en enchâssant leurs voix dans une effervescence sonore à la mesure des substances qui leur (dé)calquent le cerveau. La Sp 1200 de Madlib est ici chauffée à blanc, le flow de MF se répand comme un liquide funk aux tonalités rauques, efficaces, sans complexes, souvent obscurcies. Noyés comme il faut dans un nuage de fumée dû à une consommation d’herbes en provenance de leurs laboratoires respectifs, ce Madvillainy respire donc la visible bonne entente et la joyeuse humeur, sans pour autant être « rigolo » comme un jeu de l’oie.

Le travail rythmique de Madlib est très soigné, faussement désordonné. L’auteur de The Unseen programme ici des breaks aériens, qu’il superpose à d’envoûtantes résonances hydroponiques, entrecoupées ou superposées à nombre de bruits parasites, de grattements et de pépiements de vieux vinyles de jazz détournés. Lorsqu’un clavier égrène quelques notes d’une mélodie servant de point de repère face à la rythmique chaloupée, Madlib structure le tout en y plaquant des samples de voix pour laisser ensuite le chemin libre aux divagations de Mf. Toujours surprenant, ce disque possède l’immense qualité d’accoupler mélodie et avant-garde hip-hop, sans vraiment pousser trop en avant le côté « expérimental ». De fait, le duo flirte ici avec l’abstraction sans s’y engloutir tout à fait, et captive l’attention d’un bout à l’autre de 22 titres originaux. Madlib possède un indéniable talent de producteur, que même ses singeries de rappeur (Quasimoto sur Shadows of tomorrow) ne peuvent faire oublier. Quant à Mf Doom, il demeure à ce jour un des plus enthousiasmant talent de sa génération. Son flow éraflé et ses lyrics voilés de mille masques se faufilent et se plaquent toujours au bon endroit (cf. le sublime Great day), zigzaguent sur les beats pour finalement y apposer son sceau avec fermeté (le surprenant RhineStone cowboy). Depuis un bail, cet ancien membre du cultissime groupe KMD (auteur des sublimes albums Black bastards et Mr Hood) ne cesse de jouer avec le hip-hop, de poser son mot sur nombre de projets créatifs, comme en atteste son dernier album Vaudeville villain édité sur l’écurie Sound Ink. Madvillainy est une rencontre fantas(ti)que, un album touchant.