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4
sur 5

Deserter’s songs, le quatrième album de Mercury Rev sorti en 1998, avait démontré ce que quelques-uns savaient déjà depuis Yerself is steam, en 1991 : Mercury Rev est le meilleur groupe de rock actuellement en activité de l’autre côté de l’Atlantique, le croisement parfait entre le Velvet Underground et les Beach Boys. S’éloignant doucement de leurs débuts dissonants, le groupe de Jonathan Donahue et Dave Fridmann s’immergeait alors totalement dans l’océan de psychédélisme symphonique que fréquenteront également les Flamig Lips l’année suivante, pour un Soft bulletin produit par Dave Fridmann, qui est le pendant idéal de Deserter’s songs.

Ce nouvel album confirmera la place paradoxale que tient Mercury Rev dans le rock US : enfants du bruit blanc et de la rage hardcore, ils sont devenus l’un des groupes les plus calmes de toute la scène US, tout en demeurant l’un de ceux qui jouent le plus fort. La magie de ces morceaux réside dans ce fait qu’ils oscillent entre les ambiances les plus apaisées et le barrage électrique le plus terroriste sans qu’on s’en aperçoive. Mercury Rev n’est pas un groupe de la rupture, comme Nirvana l’était par exemple, mais un groupe de la continuité, parce que le psychédélisme a toujours reposé sur cette même idée, sur ce rêve d’unité qu’incarnait avec brio Sgt. Pepper’s, disque-monde où tous les morceaux s’enchaînaient entre eux, où la pochette s’enchaînait avec la musique, ou la musique s’enchaînait avec le monde.

Mercury Rev est l’un des derniers groupes à poursuivre ce rêve impossible, tout en le sachant impossible : jamais plus un disque de rock n’aura l’impact de Sgt. Pepper’s, même un disque de rap ne le pourra sans doute plus (The Chronic a été l’un de ces disques, en son temps) ; la musique populaire est de moins en moins cette utopie naïve qu’elle paraissait encore être au début des années 1990, cet âge d’or des « indépendants » qui lui donnèrent une nouvelle jeunesse après les effroyables années 1980. Depuis, les conglomérats ont serré les dents et sorti les chèques, et le bel espoir s’est envolé. De tout cela, les Mercury Rev sont conscients ; c’est pourquoi leur musique est si belle, et si triste. C’est une musique crépusculaire, d’après la bataille perdue, une bataille qu’on ne voulait pas mener. C’est la chanson du déserteur. Et c’est précisément parce que plus personne ne fait des disques comme cela qu’il faut continuer à en faire, comme cela. Pour la beauté du geste.

Resserré en 48 minutes (format 33 tours, quoi), All is dream s’ouvre façon Johnny Guitar en technicolor et cinemascope, par un Dark is rising à la grandiloquence émue et sépulcrale, tout en cordes et en ruptures. Ce seul titre vaut l’achat de tout l’album. C’est une chanson de nostalgie et d’amour, portée par des cordes cinématographiques, qui reprend les choses là où Deserter’s songs les avait laissées. Tides of the Moon rappelle ensuite d’où vient Mercury Rev, avec ses guitares grondantes comme des chiens, qu’apaiseront une batterie métronomique et cette voix de Jonathan Donahue, hypnotique à la Neil Young (au timbre tellement proche qu’Expecting to fly est sans doute le premier titre de Mercury Rev, déguisé en Buffalo Springfield en 1967).

Lincoln’s eyes, le deuxième sommet du disque, est un voyage aléatoire dans la musique du XXe siècle, qui commence en évoquant Daniel Johnston ou les esquisses de Brian Wilson sur Smiley smile, pour s’inonder ensuite de saturations noise et finir à la façon d’Olivier Messiaen, sur fond d’ondes Martenot ou de mellotron. Le groupe n’aime rien tant que les jam sessions soniques et les suites psychédéliques (on se souvient encore du dernier morceau du Car wash hair EP, en 1991, dérive lysergique de plus de trente minutes) ; ils le prouveront encore avec Little rhymes, et son intro en crescendo évidemment imparable, et Hercules, qui conclut le disque sur un final aussi mélancolique que son introduction, mais avec guitares, cymbales et écho.

Il y a même des chansons (à peu près) normales sur cet album, tel ce Nite and frog dont la mélodie ferait presque années 1980 (au sens où Talk Talk est années 1980), s’il n’y avait la richesse désuète et organique des orchestrations, ou ce Drop in time, comptine à l’évidence surannée échappée du swinging London de 1967.