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3
sur 5

Martial Solal travaille beaucoup. Jazzpar Prize 99 en poche (sorte de Nobel du jazz, richement doté et décerné par une assemblée de sages de Copenhague), le Borges du piano publiait coup sur coup ces derniers mois deux duos d’envergure, avant de donner ces jours-ci à un Bertrand Blier plus ou moins inspiré une bande originale qu’on aurait aimé entendre dans un contexte cinématographique plus favorable -mais tenons-nous-en à la musique. Avec Michel Portal (Fast mood, BMG), la confrontation fut explosive, imprévisible, fébrile, volubile : un éternel anxieux et un virtuose farceur, se rencontrant, ont beaucoup à se raconter ; avec Johnny Griffin (In & out, Dreyfus Jazz), l’échange fut plus aimable -quoique toujours savant-, le registre moins explosif, le danger ailleurs, la chaleur bien présente. Avec Bertand Blier, on retrouve le Solal des quelques trois dizaines de partitions pour le cinéma, composées à partir de 1959 -l’année de l’inoubliable A bout de souffle de Godard. « La musique de Martial Solal est une musique qui ne fait pas de cadeau. Je vous la passe à contre-pied et à vous de zigzaguer entre les pêches de cuivres. Vous êtes poursuivi par un piano fébrile. Vous marquez un essai flamboyant (…). Dans les ascenseurs pas besoin de musique. Dans les films, c’est une autre affaire. Pas mettre n’importe quoi », écrit le cinéaste : le pianiste signe une bande originale qui lui ressemble, terriblement décalée, pleine d’embûches et de chausse-trapes, de volte-face soudaines et de cassures surprenantes. Pour le jazz, c’est en compagnie de trois musiciens français qu’a œuvré le pianiste : Eric Le Lann (trompette), François Moutin (basse), Sylvain Beuf (saxophone), qu’on ne se lasse pas de découvrir dans ce cadre si différent du contexte jazz habituel, les contraintes formelles de la musique de film (l’album comprend d’ailleurs certaines plages que l’on n’entend pas dans le film pour des raisons de montage) se doublant des facéties de l’inimitable compositeur.

Pour le reste, c’est avec Patrice Caratini qu’il dirige, « pour certaines séquences », un ensemble à cordes. Les Acteurs, à l’écran, ont pu ennuyer, le disque suscite en permanence l’intérêt, et même mieux : l’excitation toujours ressentie à l’écoute des œuvres de Solal. Rythmes décalés, formes insaisissables, transformation rapide et sans transition, ou si peu, du quartet de jazz vivement emmené par la walking bass de François Moutin à une écriture beaucoup plus proche de la musique contemporaine… L’écoute du disque, presque paradoxalement, offre une autre approche d’un film pas forcément réussi, mais auquel la musique donne, indéniablement, une dimension différente.

Martial Solal (p, dir), Eric Le Lann (tp), Sylvain Beuf (as), François Moutin (b), Patrice Caratini (dir)