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Cela fait des années que Marcus Roberts se présente ainsi : posant devant son piano, à réfléchir sur la musique qu’il va bien pouvoir nous jouer. Après les hommages à Gershwin, Jelly Roll Morton, et James P. Johnson, il choisit maintenant de retourner jusqu’au ragtime : une musique de genre inspirée à la fois du cakewalk, des marches militaires et paradoxalement de la musique classique romantique, et qui, au même titre que le blues ou le gospel, est aujourd’hui considérée comme l’une des racines du jazz. Mais là où Scott Joplin imposait aux interprètes de ses partitions le respect de la moindre note (sans doute pour échapper au laisser-aller du pot-pourri), Roberts s’amuse à les pervertir en les infusant de références diverses puisées dans son immense culture musicale.

C’est ainsi que le populaire The entertainer est détourné de sa mélodie dans sa partie improvisée par inclusion de phrases bebop, que le sublime Magnetic rag est noyé dans un lyrisme chopinien, que les trois temps de Bethena’s waltz se transforment soudain en 5/4 avant de revenir à un rythme plus approprié à une valse, ou que Mapple leaf rag, considéré pourtant comme l’archétype du ragtime, laisse percer des effluves de piano stride et même quelques influences monkiennes. Mais qu’importe après tout : qui avait vraiment envie de réentendre encore une xième version non altérée de ces savantes mécaniques ? Et puis il y a cette magnifique composition de Roberts, intitulée The joy of Joplin, dans laquelle il rappelle que l’homme de Sédalia était aussi un improvisateur. En imaginant comment ce dernier aurait pu transcender la forme structurelle du ragtime dans l’intimité d’un salon, il démontre de manière simple et élégante que la tension du jazz germait déjà dans les replis de cette musique. Pour cela et pour les nouveaux frissons qu’ils nous aura procurés par ses visions éclairées sur l’origine des choses, il conviendra de se souvenir d’un musicien aussi doué et curieux que Marcus Roberts.

1) The entertainer – 2) Mapple leaf rag – 3) Everything’s cool – 4) Hidden blues – 5) From rag to riches – 6) The easy winners – 7) Bethena’s waltz – 8) Play what you hear – 9) Play what’s written – 10) The joy of Joplin – 11) Magnetic rag – 12) Elite syncopation – 13) Before the party begins – 14) After the party is over – 15) Gladiolus rag – 16) A real slow drag

Marcus Roberts (p). Toutes les compositions sont de Scott Joplin sauf 3, 4, 5, 8, 9, 10, 13 et 14 par Marcus Roberts. Enregistré du 31 janvier au 5 février 1998 à Main Street Music, Tallahassee (Floride)