On devrait toujours se méfier quand quelqu’un nous dit « Ecoute, ça va te plaire ». Surtout quand le message émane d’une attaché de presse qui se la joue dealeuse, genre « V’là ta came ». On a envie de répondre : « Qui es-tu pour savoir ce qui me plait ? Je ne suis pas un drogué, un bigot ». Bon, la nana avait raison. Après deux-trois écoutes rétives, le dix-neuvième Manset nous a révélé sa saveur et ses habituels coups de bambou. Tout avait pourtant mal commencé.

Manitoba s’ouvre sur Comme un Lego, un des trois morceaux signés Manset sur le dernier Bashung. Un de ses sommets pour ne pas dire son sommet. Bashung a d’ailleurs choisi ce morceau pour inaugurer les concerts de sa tournée Bleu pétrole. Et c’est bien simple, si sa version studio est divinement belle, sa version live est elle littéralement belle à pleurer. Manitoba s’ouvre donc sur un défi Manset / Bashung et Manset met un genou à terre. Oui, il échoue à se réapproprier sa monumentale chanson de 8 minutes et demi. Il a beau rapporter que les gens de sa génération préfèrent sa version, le jeune homme d’aujourd’hui préférera, lui, celle plus nue, intemporelle, funambule et sans filet de l’auteur de L’Imprudence. La faute non pas à la différence de chant. Manset articule plus, prononce les « e » et je trouve ça charmant, cette austérité magique, ce côté vieux schnock « chaman-jésuite ». Non, la faute à trop d’orgues et de chœurs. Dès le départ le morceau s’avance sur une vibe atone gospel-prog, mais ça va encore, c’est discret, et puis paf à 5’06 » la louche qui fait déborder le vase : haussant le ton les choeurs féminins que l’auteur à voulu « comme un vrai gospel américain » plombent l’ensemble. On imagine direct une brochette de grosses dondons, de vahinés de carte postale. L’image mentale fait mal. Dans le même genre on est loin de l’élégance obtenue par Murat sur Mustango. Et c’est dommage car le texte est beau. De haute volée. Vraiment.

Ce traitement sonore daté, bouffi et jazzeux fait des dégâts un peu partout dans ce disque. Et même un peu plus que d’habitude car Manset a changé depuis la sortie en 2004 du Langage oublié. A ce moment-là, il s’est aperçu que les longs morceaux sirupeux et sophistiqués étaient de l’histoire ancienne, que les gens avaient besoin de choses presque brutes, « intelligibles ». Parmi son matériel foisonnant abritant « du complètement barré » au « b-a-ba du sentiment », il a donc choisi de sortir ceux qui avaient « moins de renversements » et « de constructions bordéliques » (lire notre entretien-fleuve), de la même manière qu’aujourd’hui « Chateaubriand n’écrirait plus Les Mémoires d’outre-tombe, mais ferait un petit pamphlet de 50 pages et basta ».

Mais Manset « transpire l’exotisme sans le vouloir », alors parfois ça passe et parfois non. Dans Le Pays de la liberté, malgré le clin d’oeil que la guitare folk adresse aux Portes du pénitencier, ça passe. Dans Aux fontaines j’ai bu, ça casse. Dépourvu de paroles touchantes ce morceau n’est qu’une petite « tournerie » dont l’hédonisme musical un brin vulgaire évoque le Nightshift des Commodores. Dans Quand une femme, Manset revient au silence, à l’amplitude taiseuse d’un piano, à l’ambiance cathédrale, alors forcément ça passe. De même sur Genre humain, très belle pièce ornée de cordes et de guitare folk où il se dédouble dans l’évocation d’un gamin pour mieux raconter le Manset d’aujourd’hui. Voulez-vous savoir, c’est le drame. La tentation rockab’ qui tombe à plat. Horrible. Passons. Comme complainte incantatoire, Ô Amazonie n’est pas mal, mais aurait encore une fois mérité d’être élagué de quelques chœurs guimauves et nappes de claviers tropicales. Quoique… Au bout de quelques écoutes on ne sait plus. On ne saurait dire si le kitsch de ces orchestrations gâche vraiment ces morceaux où leur donne leur charme, nous transportant irrémédiablement ailleurs… D’un piano, d’une sèche, de quelques cordes et d’une voix fragile, Le Pavillon de Buzenval sculpte un silence souple comme un manteau de neige. C’est superbe. Et au bout du tunnel Dans mon berceau j’entends. Une splendeur, légère, sépulcrale. La clef du disque à mon sens. Un disque où l’auteur se fait plus autobiographique et humain que jamais, bien qu’il ne soit pas de cet avis, attribuant ce ressenti à la présence des cordes. « Avec elles d’un coup on voit Aznavour, quelqu’un comme ça ».

J’ai évoqué 9 titres. J’en ai passé un sous silence, le meilleur. Il surgit plage 2 juste après le péplum tartineux de Comme un Lego, dont il est l’antithèse, l’épure royale. Ce titre, c’est Dans un jardin que je sais. S’il fallait n’en retenir qu’un ce serait celui-là. Ce piano tremblotant qui remue les fantômes du passé, les chemins qu’on n’a pas pris, les plaies qui ne sont pas refermées, cette voix de lierre grimpante qui tait ses inflexions macabres pour se fendre d’aigus touchant comme il en poussait sur Quand on perd un ami, je tombe à genoux devant pareille splendeur. Je suis comme convoqué à ma mise en bière. Je ne peux qu’écouter, me laisser faire. Avec ce morceau on ne dira pas que Manset se met enfin à écrire une chanson d’amour. L’expression est trop connotée « variété » et il n’a rien du chanteur de charme. Mais c’est un de ses morceaux où il parle on ne peut plus explicitement de l’amour qui peut naître entre un homme et une femme, enfin de l’amour qu’un homme éprouve en son absence. Dans Manitoba, à défaut de parler de ce monde qu’il exècre, Manset parle plus que jamais de cet amour, le sentiment amoureux. Encore une fois, il réfute ce commentaire. Tout juste concède-t-il que « Oui, les années passant on a des souvenirs et qu’aujourd’hui ça a plus de saveur de les évoquer parce qu’on pense à l’amant qu’on a été ».

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