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4
sur 5

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la théorie des « humeurs » régissait la médecine et la psychologie : des liquides, sang, cholère, pituite et mélancolie, parcouraient le corps et déterminaient les tempéraments. La mélancolie, comme humeur, est un liquide noir dont le trop-plein fait le mélancolique sec, maigre, le teint sombre.
Je ne sais pas si Dominique Deyremez, Joèl Galinski et Guiem Granier correspondent à ce portrait, mais leur deuxième album est tout à fait humoral : liquide, fluide, rythmé par l’écoulement continu de la pluie, le tambourinement enregistré des gouttes sur le sol. Ces petites touches météorologiques donnent à leurs compositions ce caractère de mélancolie élémentaire, originaire.

L’acception contemporaine du terme mélancolie comme tristesse contemplative se trouve ici représentée musicalement par les descentes chromatiques vert de gris, les répétitions de motifs arpégés et précautionneux, les variations autour d’un thème mineur ou les boucles faites main, pour une musique post-rock instrumentale, mêlant les patterns évolutifs de Tortoise aux suspensions spatio-temporelles d’Erik Satie (il y a d’ailleurs une compilation d’Erik Satie qui s’appelle Après la pluie). Le genre de disque qui installe le silence dans une conversation entre amis, chacun s’arrêtant, captivé par la sinuosité mélodique de ces guirlandes anémiées de guitares, qui réveillent des souvenirs enfouis, humectent ces moments d’un sentiment de nostalgie. Musique de descente, de repos, musique imagée, Madrid hypnotise doucement l’auditeur par la répétition de guitares spiralées. On ne s’étonne pas que plusieurs membres du groupe s’investissent dans des projets électroniques (Dominique Deyremez avec Antoine Vimal, alias Moka, dans Solweig), et on se souvient du maxi de remixes de leur premier album (avec External Tone, Pan American, Leverkussen et Bruce Gilbert, sur le label londonien Paperplane) comme une réussite de transposition électronique d’une musique vouée à ce type d’évolution.

Après Night Clubber, sorti il y a deux ans sur le petit label grenoblois Serpentine, et salué par la critique (jusqu’à Bayon leur dédiant deux pages dans Libération, quand le groupe n’avait pas encore de distribution), Madrid et son deuxième album éponyme confirment, dans une orientation plus acoustique, le talent supérieur des trois Grenoblois. A les écouter, on les imagine, penchés sur leurs guitares, attentionnés, improvisant sur une boucle de piano des digressions neurasthéniques d’une calme limpidité, provoquant un doux contentement, un sentiment de plénitude automnal. Et effectivement, on va passer l’automne avec Madrid, c’est prévu.