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4
sur 5

Après un excellent premier album (Duet for guitars #2) sorti cette année, le deuxième opus du jeune américain (Oregon) M Ward, alias Matt Ward, arrive déjà sur nos platines, toujours sur le label Mange-tout. Ce disque a cependant pris deux ans pour être enregistré, avec l’aide de Adam Selzer, (Norfolk &Western), Howe Gelb (Giant Sand, OP8), Mike Coykendall (Old Joe Clarks), Jordan Hudson (The Operacycle), Deanna Varagona (Lambchop) et Bruce Winter. Il se révèle être d’une facture nettement plus sophistiquée que son aîné. Les chansons ont également gagné en intensité et dévoilent des développements harmoniques surprenants, apportant à Matt Ward cette maturité, ce grain, qui légitime son importance désormais incontestable dans l’échiquier de la folk US mélodieuse.

End of amnesia commence sur trois notes de piano et une délicate mélodie de finger picking, agrémentée de cymbales inversées. Cette ambiance bucolique et légèrement psychédélique renvoie tout de suite à l’idée d’anamnèse (perte de l’oubli) évoquée dans le titre de l’album : à la fois référante à une certaine tradition musicale (John Fahey, Nick Drake, Townes Van Zandt) et réminiscente, dans cette inversion du son, comme « signal » de remémoration, retour audible du passé. Tout le disque oscille ainsi entre bribes mnésiques et mélopées géographiques (Color of water), aquatiques (So much water) ou astronomiques (Half moon), Matt Ward se mirant dans ses rêves et ses souvenirs comme un Narcisse à la voix brisée dans le reflet troublé d’une étendue d’eau hantée. On sait que les rêves sont faits de souvenirs, et les souvenirs sont souvent brumeux comme sortis du sommeil. La réalisation musicale de cet onirisme cotonneux passe ici par de lentes mélodies country-folk jouées à la guitare, où se trouvent distillés de lointains contrepoints de cuivres, de guitares slides, de harpes languides. Tout semble comme surgir du néant et de l’assoupissement, comme la guitare de Silverline, se glissant vers nous, bientôt rejointe par le sourd battement de la mesure, et des craquements de bois.

Les percussions évoquent un Tom Waits rêche, servies par une production visiblement soucieuse du moindre détail (certains éléments sonores ne font qu’une brève apparition avant de complètement disparaître), la voix peut-être comparée à celle d’un Elliott Smith juvénile, les textes sont introspectifs et surréalistes, entre ruralité et inquiétante étrangeté. Un vieux sermon enregistré à la radio, une chanson lo-fi et humoristique sur un ami qui ne change jamais les cordes de sa guitare, le monde de Matt Ward est aussi riche en anecdotes débordantes d’humanité, rendant compte d’un quotidien américain lui aussi poétisé et altéré comme un rêve ou un souvenir. A propos de la chanson Half moon, Matt Ward raconte : « J’étais à Nassau (Bahamas) pendant une éclipse particulièrement spectaculaire où je me suis retrouvé seul dans une minuscule petite chambre dans l’obscurité totale, avec un petit poste de radio dont le son m’est alors apparu chargé d’une profondeur et d’une vérité insoupçonnables ». De même, tout ce disque semble destiné à être écouté dans l’obscurité, celle-ci soulignant les nombreuses tessitures sonores, le boisé, le frottement, la peau de la caisse, le crin de la corde. Entre éloignement et intense proximité, les sons font revivre ce contraste particulier qui frappe le dormeur lorsqu’on murmure à son oreille.

Entre rêve éveillé et dormeur debout, End of amnesia est donc un disque infiniment écoutable, et invariablement plaisant, du fait de ses multiples glissements de sens et de sons qui le rendent fluctuant et éminemment présent. Extrêmement recommandé.