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La fin d’une vie. Les œuvres de Beethoven coulent, paisibles et impassibles. Qu’est ce qu’un disque de Richter ? Quelques centimètres de plastique, de même apparence qu’une compile d’André Rieu ou de Céline Dion. Pourquoi est on ici totalement bouleversé ? Et comment ne pas crier au miracle ? (Un de plus direz vous, habitué à faire les affaires du millénaire en achetant à moins vingt pour cent une paire de pompes tout à fait indispensable). Des pianistes sérieux, il y en a des milliers. Virtuoses sensibles au style sûr, parfois même très élégants, faiseurs d’émotion. Il est vrai aussi que tout nous émeut : une purée de pomme de terre de chez Robuchon, quinze centilitres de Bourgogne blanc, trois lignes de Duras. Quel rapport entre Marguerite, le Chardonnay et les patates ? Quel rapport aussi entre Rubinstein, Clara Haskil et Sviatoslav Richter ? Richter justement, à la fin de sa vie. Enregistré en public en Allemagne entre 1991 et 1994, le maître, architecte humble, n’aime pas les studios. Il joue pour et avec le public. C’est l’anti-Glenn Gould. La beauté du concert, le recueillement du public, la perfection de la préparation de son Yamaha, nous font oublier que c’est un « concert live ». Kazuto Osato, l’accordeur des pianos de Richter est un magicien. Il nous fait croire parfois que les pianos Yamaha ont une âme.

A travers ce disque, et avec seulement très peu d’imagination, on peut se sentir dans la salle. Comme hypnotisé par la musique. Le sorcier, dans la pénombre, un masque de cire fixé sur le visage qu’on aperçoit (à peine) derrière le pupitre. Mystique. Il donne la dixième sonate (liquide, démaquillée), la treizième (une marche funèbre sans terreur). Enfin la dernière sonate, énoncée à sa juste mesure, comme celle d’un homme seul, qui tutoie Dieu. Il faut s’appeler Thomas Mann pour décrire cette dernière sonate de Beethoven. L’écrivain nous parle de « l’innocence idyllique de l’arietta », de « la rage, de l’obstination » même de « l’extravagance » de la fugue. Rideau. Sur tant de simplicité unificatrice, permettez nous d’hurler aux loups que ce disque est un chef d’œuvre, qu’il faudrait le distribuer gratis à la sortie du métro. Nous sommes tous orphelins de Sviatoslav Richter. Un musicien qui se contentait de vouloir bien faire, humble et passionné.