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5
sur 5

Identifiable parmi toutes et pourtant jamais plus infidèle qu’à elle-même, la musique de Lambchop continue de cultiver ce joli paradoxe tout du long de Is a woman, sixième album du collectif de Nashville.

Identifiable parmi toutes d’abord : parce qu’à tenter systématiquement l’aventure de croisements entre country, folk, pop, rock, expérimentations, soul, gospel, et aujourd’hui reggae (sur le morceau éponyme), bref, entre musique blanche et musique noire, l’univers de Lambchop a tôt fait de ne plus ressembler à aucun autre. Absolument unique, il se reconnaît à quelques traits devenus intangibles avec le temps : des arrangements foisonnants et précis d’une flopée d’instruments, parmi lesquels la guitare folk a toujours eu la part du lion ; une préférence pour les tempi lents qui transportent le petit orchestre dans des climats mélancoliques, sensuels ou groovy ; une voix à la fois douce et rauque, celle de Kurt Wagner, que l’on devine façonnée par quelques excès ; des textes crus qui révèlent le plus souvent un parolier à l’humour dévastateur et un conteur bourré de tendresse.

Lambchop n’a ensuite jamais été plus infidèle qu’à lui-même, dans la mesure où chaque nouvel album du groupe a été l’occasion pour Kurt Wagner de redéfinir l’orientation prise sur l’opus précédent. Il est loin le temps de la pedal steel à gogo et du fingerpicking de Jacks’s tulips et How I quit smoking, révolu le temps des premières incursions dans le monde de Curtis Mayfield sur What another man spills, oubliée la luxuriance des arrangements de cordes et les choeurs de Nixon. Is a woman est une enivrante plongée vers l’épure, le soupçon, la retenue, une conversation avec le plus fidèle compagnon des musiciens : le silence. Chaque morceau semble avoir été construit autour du piano de Tony Crow, et quelques somptueux arrangements de guitares acoustiques. Aux autres musiciens est revenue la délicate mission de tapisser sur la pointe des pieds ces onze châteaux de cartes : une basse ondulante, des caresses de batterie, des enveloppes d’orgue, quelques notes de pedal steel et de sax par-ci, quelques touches de vibraphone et de timbres par-là.

Au collier de morceaux inoubliables accumulés depuis 1994 (de Let’s go howling à The Old fat robin en passant par All smiles and mariachi, Interrupted, Up with people, etc.), Is a woman apporte sa moisson de pierres précieuses nées dans la tête d’un songwriter qui semble décidément tout ignorer de la notion de « faute de mauvais goût ». La mélodie de piano d’Autumn’s vicar que vient caresser une boîte à musique, le spleen de My blue wave qui fera craqueler la carapace des plus endurcis, l’irrésistible groove de D. Scott Parsley qui restera l’un des morceaux les plus sexy de Lambchop… A dire vrai, on pourrait passer en revue l’ensemble de l’album.

Quiconque a (eu) l’occasion de fréquenter ou parler avec les membres de Lambchop aura été durablement touché par l’humilité du groupe, son incapacité à reconnaître l’or qu’il a dans les mains. Sans doute leur côté hillbilly les préserve-t-il du cynisme de l’industrie musicale. Sans doute leurs activités parallèles les prémunissent-ils des clichés du milieu et leur permettent-ils de mener leur propre barque. Mais ne cherchons pas à comprendre comment il est possible d’écrire un album tel que Is a woman: le résultat est magnifique, voilà tout.