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4
sur 5

La première chose qui me vient à l’esprit, lorsque résonne le nom de Laïka, n’est pas une chienne envoyée dans l’espace pour y être sacrifiée au nom du progrès humain. Je vois plutôt resurgir une épaisse brume automnale, un passage à niveau franchi à tâtons, quelques silhouettes qui se dirigent toutes en grelottant vers le même lieu : la Dame bleue, à Ris-Orangis, un soir de décembre 1994, où un groupe, composé de deux transfuges de Moonshake, Margaret Fiedler et John Frenett, d’un ingénieur du son, Guy Fixsen, du batteur de P.J. Harvey, Rob Ellis et du percussionniste Lou Ciccotelli, donnait son premier concert français. Nous étions peu nombreux à accueillir Laïka sur la foi d’un premier album alors tout juste disponible, Silver apples of the Moon. Ce fut un concert violent et hypnotique ; la féroce machine qui crachait ce white groove infernal et inouï nous laissait à peine le temps de respirer entre chaque morceau.

Lost in space – volume 1 (1993-2002), double compilation CD, est une introduction idéale à l’univers de Laïka, doublée d’une belle occasion de revisiter l’évolution du groupe. Le premier disque rassemble un choix de chansons presque parfait (évidemment, on regrettera l’omission de certains titres, notamment le sublime Almost sleeping), et le second recueille remix, faces B et extraits d’une Peel Session, ainsi qu’un inédit, le frénétique Beestinger, et une sublime reprise de Wire, German shepherds.

Faut-il se perdre dans cet espace-là ? Oui ! Une fois le seuil franchi, un dense réseau de volutes amniotiques et sidérantes prend forme, soutenu par une section rythmique aussi puissante et précise que l’était celle de Can, influence clairement revendiquée. Basse, batterie, percussions tissent à l’unisson des fondations suffisamment résistantes pour supporter les circonvolutions mélodiques et harmoniques des guitares et des claviers, les trajectoires imprévisibles de boucles mutantes et d’échantillons défigurés, et surtout la voix de Margaret Fiedler, tantôt perverse, espiègle ou mélancolique. Elle est le seul repère qui nous guide à travers ces trouées cosmiques derrière lesquelles rôdent parfois d’inquiétantes créatures.

La musique de Laïka est une expérience infinie dont on sort dérouté et réconforté à chaque nouveau voyage. This space is the place.