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« Rien n’est réel, ce n’est pas la peine de faire de voeu, les étoiles filantes ne sont que de simples pellicules (…) Je ressers une tasse de café à la femme que je compte épouser un jour, j’aime lorsque nous parlons de notre avenir, envisageant de nous donner des orgasmes autour de la planète : un beau projet. Soudain mes yeux scrutent la fenêtre, et comme chaque soir je vois le soleil qui meurt, ne sois pas triste, tu sais, rien n’est réel. L’obscurité à fini par gagner à présent, elle remplit l’espace d’une cuisine vide, je ne vois qu’une chaise, une table, une tasse de café froid dans laquelle se noient quelques gouttes salées… », dixit Fuzati sur Ne sois pas triste, première tranche surréaliste et mélancolique de l’opus Buffet des anciens élèves, mis en coffre par L’Atelier, une équipée soudée conglomérant Tacteel, Teki Latex, Fuzati, James Delleck, Cyanure et Para One. Connus pour leurs différentes activités dans des domaines et opus qui ne cessent de se compléter, sans se répéter (L’Armée Des 12 avec Cadavre exquis, auxquels ont participés Para, Teki et Delleck, TTC et Ceci n’est pas un disque, les fusées low-beat et électro de Tacteel à venir sur Lex Records, Acouphène pour Delleck, Fuzati et son Klub des Loosers, Cyan et sa science hip-hoppesque déroulée depuis l’expérience ATK…), ces comédiens du son sans complexe nous invitent à découvrir les destinées de leur pinacles rapologiques. On pourrait encore discourir longtemps sur les différentes collaborations des TTC (croisant le fer avec Tes, Mike Ladd ou encore Dose One, pour ne citer qu’eux), les multiples desseins de Para One, les beats araignées de Tacteel, etc. Mais revenons à nos moutons K.dickiens, car nous sommes là pour observer la pierre fondatrice du label Institubes, un écurie usinée de mains de maestros par Tacteel et Teki Latex (on en place une pour leurs associés Orio G dit « The Pimp » aka El Da Singe-Say et le fantasque Krickstein Etienne, qui a lâché la grève des fonctionnaires pour investir son énergie dans des stock-options made in Institubes).

Les six acteurs de ce disque électrochoc rutilant trimbalent ici illusions palpables (Sans fin) et désenchantements enchanteurs (Ne sois pas triste), de globes oculaires déformés (Yaourt placenta) en partouzes linguistiques (Je pense cependant qu’on approche, dont les cadavres exquis se placent sur des démonstrations sonores nourries aux percussions biscornues et aux samples du jeu Tetris…), de squats radieux en rues saturées de tags oniriques (La Ville en juin et sa brise apaisante amenée en légèreté par Tacteel, qui réinsère prestement un instru de son Butter for the Fat…). Lorsque Teki Latex apparaît sur les tranches de la folie ordinaire de cet Atelier, c’est un véritable réalisateur / acteur de mots qui éclot, caméra-magnétoscope à l’épaule, promenant et enregistrant l’hystérie du désespoir sur les beats, refusant le surplace et la facilité (impossible de passer à côté de son onirisme en mouvement sur La Ville en juin)… La musique de ce crew se démarque nettement des produits rapologiques qui l’entourent, qui le jalousent ou qui le dénigrent. Est-ce donc pour cela qu’il est si jubilant ? A l’auditeur d’en juger… Mais il est utile de préciser quelques points pour nombre de chalands en soif de nouveautés : d’abord, L’Atelier n’est pas une comédie… Point de look cartoon ici -contrairement à ce que bien des médias voudraient laisser croire- mais plutôt des fresques tragi-comiques qui demandent un effort de l’auditeur, une disponibilité, une oreille attentive. Pour qui a la chance de se laisser gagner par les textes et les mélodies mi-florissantes mi-fanées qui s’y nichent (Sans fin et ses synthés narcotiques), le plaisir vient au fil des écoutes, émeut le bulbe rachidien et le voile de milles mots qui s’égarent dans la matière grise… On livrera treize médailles d’or à Tacteel et Para One, deux metteurs en sons qui se complètent et se croisent parfaitement, adeptes de chemins de contrebande attrayants (la paire officie entre autres sous l’alias FuckALoop), de samples inattendus et féconds (l’ébouriffé Bean bogs), de schémas électroniques et cristallins (l’ensorcelant All about Yves, le belliqueux Acapellas & cathedrals, exemples parfaits de morceaux électroniquement déviants et altruistes, mis en boite par FuckALoop et brillamment inséré dans le trackslisting de l’album). Les phrasés de Cyan (excellent sur La Ville en juin et sur les rythmiques bondissantes de La Fête de la musique) et de James Delleck (qui -dé-place tranquillement ses phases sur Sans fin) se différencient par leur raucité caressante, cédant parfois la place au timbre haut perché de Teki Latex (flow implacable sur Le Hip-hop c’est mon pote), ou aux psalmodies du joker Fuzati (dont la prose déconcertante s’étale tel un cordon ombilical damné sur La Fête de la musique et La Fille à cinq sous).

Inventive, intrigante et chicanière, la décapante entreprise de ce buffet d’orgues humains accouche d’un album savamment déréglé, qui évolue comme une horloge aux aiguilles en forme de bras, dont les mécanismes de rotations ont été graissés à la musique électronique et déformés à l’huile de coude. Sur des textes médités en direct du futur contingent, ce combo tend un conte musical enthousiaste et cyclothymique, servi sur un plateau d’élégance espiègle. Véritable bain de jouvence pour le hip-hop, Buffet des anciens élèves poinçonne un premier lance-roquettes sémantique de toute beauté. Une réussite pour le jeune mais très prometteur label Institubes.