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4
sur 5

Davide Balula est un étudiant en arts plastiques. Comme beaucoup de ses camarades qui ont un projet musical, il aurait pu nous péter les tympans avec son G4 en envoyant pendant une heure deux sinus à haute fréquence et expliquer avec moult détails l’originalité de sa démarche. Au lieu de cela, Davide Balula a choisi de composer des ballades folk cabossées de nids-de-poule. Bizarre… Et pourtant, à bien les écouter, les morceaux du jeune homme s’écartent malicieusement des canons du genre en bombardant ses accords mineurs d’accidents sonores, de sons concrets et d’inserts électroniques. Détournement et échantillonnage d’appareils domestiques (micro-ondes, radio-réveils…), cut-ups, guirlandes d’objets sonores…Vous avez dit musique expérimentale ? Non plus, car ici, les moissons de trames mélodiques et les irrésistibles progressions harmoniques demeurent les plus sûrs atouts d’un disque chanté (en portugais, en français et en anglais) qui ne se privera pas de charmer bien du monde. Mais les faits sont têtus : il n’est guère besoin de connaître les intentions de cet artiste transgenre pour comprendre que Pellicule, son premier album, cherche à emmener l’auditeur bien plus loin que ne le feraient dix innocentes ballades folk.

La présence de Davide Balula sur la compilation Active Suspension vs. Clapping Music, ainsi que son coffret de trois 45 tours, solide Ha, paru sur AS, avaient déjà bien chauffé les esprits. De sorte que pour la sortie de Pellicule, les plumes peu avares de flatteries seraient fin prêtes : dans la flopée de dithyrambes, on retrouverait sûrement les noms de Nick Drake, Donovan, Simon & Garfunkel et pourquoi pas Pink Floyd. Soit. Mais si tout cela était juste ? Et si une ballade comme Iris em arco, avec ses poupées russes de mélodies, était réellement capable de décrocher plus d’un ciel avec son arc ? Prenez le temps de vous laisser porter par la structure du morceau et vous sentirez que chaque palier de guitare acoustique en appelle naturellement un autre, toujours plus étoffé et harmoniquement riche. Et si les irrésistibles suites arpégées de Eburn (9V) au-dessus desquelles se penche cette voix effacée et pourtant si proche, contenaient bien en elles les germes d’un lennonesque Julia ? Excusez du peu, mais sur dix morceaux racontant de drôles d’histoires de pou et de pile électrique, Pellicule ne comporte pas moins de cinq tubes.

Et si en plus d’être un mélodiste hors-pair, Davide Balula était l’un de ces précurseurs qui introduisent le folk de terroir à de nouvelles grammaires musicales ? Cela fait bien déjà 20 ans que la pop s’est branchée sur des boîtes à rythme ! Pourquoi cette bonne vieille six cordes des campagnes ne prendrait-elle pas un coup de jeune maintenant ? Pellicule n’est pourtant pas un disque de folk qui s’ornerait, au stade final de la production, de tiques électroniques dans le vent (ni un disque d’electronica qui intégrerait quelques plans de guitare, comme chez Four Tet) : avec Davide Balula, le folk s’est fait mettre en pièces dès le stade de l’écriture, avec l’ingestion de questions et de données propres aux musiques électroniques expérimentales (gestion de l’espace, traitement du son, composition même). D’où ce curieux Gremlins de Pellicule avec son cerveau en silicium marchant à Protools et son joli corps de bois et de nylon. Bien sûr, on n’ira pas jusqu’à dire que Davide Balula ouvre en solo la face nord d’un métissage nouveau entre folk et electronica (nul n’est prophète en son pays : l’Américain Greg Davis n’y était pas allé par quatre chemins et avait carrément alimenté son laptop de samples de Nick Drake sur son album Arbor en 2002). Mais au moins est-il amusant d’imaginer que le temps d’un album oecuménique par excellence, Pellicule rabibochera les ayatollahs du folk et les intégristes du DSP.

« Et si les ordinateurs commençaient à se nourrir un peu plus d’Afrique ? Et si les nouveaux artistes folk devenaient plus postmodernes que Cornelius et Pole ? Et à quoi ressemblerait le click folk ou le glitch folk ? » Les réponses les plus prometteuses aux questions soulevées par Momus (toujours lui) au moment où sortait son Folktronic en 2001, c’est sur Pellicule qu’elles se trouvent aujourd’hui.