PARTAGER
4
sur 5

Dans ses bagages, Fuzati porte dix années de hip-hop et une signature compliquée mais subtile. Fuzati, c’est aussi une galerie de masques à analyser. Ce Versaillais pure souche débarque en solo avec Vive la vie, un album pas forcément facile d’accès, mais tout bonnement jouissif au bout de plusieurs écoutes… Fuzati possède un grain de folie qui se mêle habilement à sa matière grise. La folie court derrière lui. Elle a essayé mille bruits et un vacarme immense, une histoire d’amour et un brouhaha de sentiments. Mais Fuzati a déliré plus vite qu’elle et l’a baisée, l’a possédé au « finish ». Sa grande rivale à Fuzati, c’est la musique et non la Femme, même si cette dernière est au centre de cet album puissamment inversé. Le Klub Des Loosers vit la vie, le hip-hop, le suicide et l’amour. Comme en attestent les incroyables versets du titre De l’amour à la haine, duel de mots formidable semé au beau milieu d’une galette débordant de veines lacérées au cutter. La musique de son Klub Des Loosers se pose sur plusieurs bases rapologiques bien essaimées (une boucle, un beat, une rime). On sent un amour du cratedigging et de la boucle bien faite, une façon de poser les cartes d’entrée de jeu, pour que les textes étalés soient en accord avec une musique déjà rapidement digérée. Attiré par le travail de beatmakers américains comme Mf Doom, il parvient à collaborer avec ce dernier pour un morceau qu’on retrouve en couple aux côtés du bijou Sous le signe du V, élaboré en collaboration avec JB Dunckel. Comme sur de nombreuses tranches de l’opus, Fuzati s’écarte pourtant de ses modèles et ne donne pas dans la pâle copie. Il parvient même à transcender une voix qui peut paraître insupportable à la première écoute. Pourquoi ?Parce que c’est un artiste maudit, qui réussit à exécuter un grand écart risqué, entre beauté littéraire et rap ciselé. L’album Vive la vie oscille entre ambiances trempées dans l’acide rapologique (Dead hip-hop) et poses sémantiques emplies de gouaille (Le Manèges des vanités). Fuzati dépasse le travail qu’il a précédemment effectué avec L’Atelier, posant ses jalons de Mc et de metteur en son sur des plages élancées et mouvementées (Poussière d’enfants, Pas stable, Le Manège des vanités…). Proche de beatmakers dont le cratedigging est un des vaisseaux sanguins (Madlib, Mf Doom, pour ne citer qu’eux), le travail musical de cet opus est soigné et espacé, permettant au Mc de placer ses phrasés en toute facilité. Le rapport entre la voix vulnérable de Fuzati et les boucles de rythmiques enivrantes atteint souvent des montagnes (De l’amour à la haine à classer dans le top 5 des textes de rap français parus en 2004). T’as vu ? Moi j’ai vu. La lumière. Dans la chambre de Fuzati.

De leur côté, les Français de chez Big Dada avaient déjà pas mal surpris avec Ceci n’est pas un disque, un premier album qui compilait des titres expansifs tel que Pas d’armure, De pauvres riches, Teste ta compréhension ou encore le fameux Danser. Après divers EPs et remixes, rencontres et autres collaborations (Svinkels, Fuzati, Octobre Rouge, Busdriver & RadioInactive…), mais aussi la création du label indépendant Institubes (Tacteel & Tekilatex), cette colonie s’est quelque peu dispersée pour mieux se consacrer à des projets parallèles. Exemples : les activités musicales de L’Armée Des 12, L’Atelier ou Fuckaloop. On retrouve d’ailleurs ici la paire Fuckaloop (Tacteel / Para One) à la production et au mix, mais aussi en dernière plage pour une portion de live cabriolée. La pochette ambitieuse de Bâtards sensibles attire forcément l’attention. Elle est à l’image de l’album : pop et décalée, rétro et futuriste, ouverte et gracieusement crachée à la face de l’auditeur. Tout au long de l’album, les textes variés investissent de nombreux univers, les phrasés des trois Mcs Tido, Tekilatex et Cuizinier sont élastiques et débrouillards -en partie grâce aux nombreuses tournées que le groupe ne cesse d’effectuer- donnant des torticolis aux beats frétillants qui les encadrent avec saveur (la fougue Catalogue). Le futurisme embrasse ici des effluves rapologiques diverses, fédérant une constellation de chapelles qui disposent chacune de Divinités différentes. Pour Orgasmic par exemple, ce sont les déesses du scratch. Entre hallucination sadomaso et gang-bang mélodieux, je(u) vidéo truqué et hip-hop concassé, Bâtards sensibles transvase des coeurs humains qui pleurent du sang sur le dancefloor, de la douceur pour les demoiselles (les textes fortunés de Girlfriend), mais aussi du rap arrosé de booty bass ou de litanies troublantes (le lyrisme de Bâtards sensibles). Un mélange bien caustique et très troublant pour ceux qui attendaient un album « mature ». Les TTC sont détestés par beaucoup de gens, mais ils n’en ont rien à cirer. Jusqu’ici, ils ont toujours réussi à exploiter leur art du divertissement avec brio. Et même si quelques passages ont du mal à dynamiter les tympans (les chants de Maldoror du Chant des hommes), l’esprit et l’inventivité de ces gaillards prend le pas sur les écarts du groupe. Batards sensibles est une balance qui penche entre l’underground et le mainstream, un lapin qui danse avec des loups qui veulent le baiser.