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4
sur 5

Kery James ne souffre aujourd’hui plus aucune comparaison avec le commun des rimeurs hexagonaux. Rarement rappeur avait su produire de A à Z un album de ce type, sobre dans le graphisme, discret dans le son, anticonformiste dans le format (le titre le plus court dure 5’44), introspectif dans le fond et éclectique dans le choix des featurings (Salif Keita, Roldan du groupe Orishas, Leïla Rami, Curtis Blow et les Nubians, la Mafia n’arrivant que sur l’avant dernier titre).

Comme un trait tiré sur une page de sa vie, Kery James répond dès le premier titre au sombre intitulé de l’album par cette formule laconique : « Si c’était à refaire/bien sûr je ferais autrement / Mais les choses sont telles qu’elles sont / Et ce ne sera jamais autrement ». Et ce qui pourrait tomber comme un poncif dans la bouche de n’importe quel lascar devient curieusement lourd de sens servi par le flow âpre de Kery James. Parce que le reste est cohérent, et parce que le propos n’est pas ici dans l’égotrip ou dans l’allongement de rimes pour la rime, mais dans la mise à nu clairvoyante des traces d’un passé mouvementé. Armé de son phrasé lent, lourd et carré, de cette manière de couper sèchement les syllabes, de forcer sur les F et les C, il tire un trait sur la Mafia, sur les drogues, les cagoules et les gants, sur cette vie de gangster paumé dont il ne se fait plus gloire : « Si c’était à refaire/je ne me serais jamais réclamé / D’une Mafia ou d’un gang ». Loin d’être tendre avec ses comparses (« J’suis pas là pour leur dire / Ce qu’ils veulent entendre »), il évoque les travers d’une génération qui fait honte à ses parents : « Ils n’aiment pas ce monde, mais ne veulent pas le changer / ils ne connaissent pas l’ennemi mais veulent se venger/En confondant richesse et réussite / … / Génération qui fait honte à ces parents ». Plus loin, Deux issues, dépeint les réalités souvent galvaudées, trop rarement décrites avec justesse, d’un business à l’ombre des tours : « T’es prévenu, y’a pas un voyou qui fasse long feu ». Le moins qu’on puisse en dire est que le Kery James qui rappait sur le second album d’Ideal J « J’te braque même pour du toc » (Pour un poignée de dollars), a opéré entre les deux opus un changement de taille. Jusqu’à regretter ouvertement d’avoir écrit ce titre.

Le son de cet album choque au même titre que le discours. Il choque par son austérité et son extrême dépouillement, par l’utilisation minimale de mesures rythmiques sèches, simples et sous-mixées, comme si l’urgence était de dire plutôt que de composer. Comme un écho à ce tourbillon de violence que Kery James évoque tout au long de l’album, des boucles de voix pareilles aux « sing-circles » viennent se poser en canon derrière les textes sans fin, qui laissent planer sur cette musique vide une sensation de vertige. Décrire le gouffre lorsque l’on est au bord. En lieu et place des dédicaces conventionnelles, l’austère jaquette complète ce flot de sons et de mots acides par un encart prosélyte et moraliste qui nous conseille fortement de contacter « L’Association des Projets de Bienfaisance Islamiques en France », pour y commander la cassette vidéo « En Allah, j’ai foi ». Là est la raison du changement que Kery James évoque tout au long de l’album, conduit par la foi en un Islam sunnite qu’il revendique comme porte de sortie.

Avec cet album responsable, calme et sérieux, empreint de violence morale et de honte, Kery James dresse un portrait sans fards des ghettos français et se pose comme un des -trop- rares rappeurs capable de dire ouvertement : « Je me suis planté ». A la limite du spoken-word, laissant ses mots saigner sur des beats qui n’ont ici quasiment plus aucune importance, l’album se referme sur une biographie (28 décembre 1977) qui déroule sur plus de 9 minutes le parcours du bonhomme. Epaulé d’une manière étonnamment consciente sur « Ce qui nous perd », par tout ce que la Mafia compte de freestylers coléreux passés maîtres dans l’art d’élever la vie de caillera au rang d’art de vivre (Rhoff, Mokobé, OGB…), on se demande alors à quoi ressemblera le rap français, une fois cet album refermé. Parlera-t-on d’un avant et d’un après Kery James ? Ou alors, Skyrock aidant, on retrouvera ceux-là même qui participent ici à un projet lourd de sens, retomber dans les bassesses d’un commerce pour adolescent en mal de frayeurs.