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3
sur 5

« Sacrifice volontaire d’une pièce en vue d’obtenir un avantage d’attaque ou une supériorité de position, aux échecs » (Petit Larousse en couleurs, pour le mot « gambit »). C’est donc vers des horizons nouveaux et une herbe plus verte que se lance le saxophoniste Julien Lourau avec cet album largement ouvert à l’instrumentation électronique, presque deux ans après le sabordage du Groove Gang, dont les membres ont, depuis, repris la boutique sous le nom de Wonder Groove Factory. Rapide retour en arrière : après une adolescence cuivrée passée, notamment, à relever les solos de Michael Brecker, Julien Lourau rencontre le contrebassiste Marc Buronfosse, le guitariste Noèl Akchoté et le batteur François Merville avec lesquels il joue en quartet avant de bifurquer, avec Noèl et le pianiste Bojan Z, vers une musique largement influencée par les « trucs harmolodiques » d’Ornette Coleman. Trash Corporation, la formation, qui naît de ces rencontres (avec Dom Farkas, Christophe Minck, Erick Borelva, etc.), restera culte dans l’underground musical hexagonal malgré une dissolution rapide et aucun enregistrement publié. C’est sur ses cendres que le saxophoniste rassemble en 1992 le Groove Gang, « grand mélange où se croisent le free et le funk, les musiques d’Afrique et d’Europe de l’Est, le tout porté par une pulsation basique qui vient directement du jazz », et, pour le coup, collectif qui réussit à s’imposer comme l’un des plus intéressants de la scène française. Succès qui débouche sur deux albums et prend fin le 12 décembre 98 au New Morning, lors d’un ultime concert.

An 2000 : Julien Lourau publie donc Gambit et change de cap en s’essayant à l’électronique : saxophone en main et house en ligne de mire, il réunit dix morceaux issus, pêle-mêle, d’enregistrements réalisés lors de sa dernière tournée, de bandes gravées en studio, d’extraits live et du fruit de travaux informatisés à la maison, avec neuf musiciens. Le résultat se hisse sans problèmes au niveau de ce que l’on a entendu de plus convaincant ces derniers mois en matière de rencontres jazz / électronique. Parce qu’il n’abandonne rien de ses influences et qu’il évite habilement de verser dans le tout-électro, Julien Lourau signe là un album aux limites de la jungle et de l’improvisation tout à fait passionnant. L’environnement électronique y laisse une grande place aux solistes, les sonorités s’interpénètrent dans un grand maëlstrom qui fera vite oublier les imitations easy-listening de Saint-Germain. Et si les grooveries d’hier faisaient la part belle au métissage, on entre ici dans un univers carrément sombre mais franchement envoûtant.