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La rencontre Bernstein-Gould fit couler beaucoup plus d’encre que de vinyle. Ainsi le grand public aura attendu 36 ans pour posséder un enregistrement de la performance (dans tous les sens du terme) du 6 avril 1962. Date historique dans la vie pépère de la musique car c’est sans doute la première fois qu’un scandale durable -suivi d’une polémique- éclata à cause d’une interprétation. Le public conservateur aime siffler les premières, il aime gifler voire saigner. Bizet, Stravinsky ou Varèse peuvent en témoigner. C’est une preuve de vitalité de l’art. Mais un Brahms donné toujours et (presque) partout depuis 110 ans ne suscite rien d’autre que des triomphes convenus, à la hauteur de cette immense cathédrale de sons, de timbres tissés jusqu’à l’osmose. C’était compter sans Glenn Gould et sa haine du concerto romantique, et sans doute aussi du public new-yorkais. Une lutte de haut vol : Bernstein, le séducteur, conventionnel dans ses choix, amoureux du phrasé romantique, de son lyrisme (parfois un brin tape à l’œil), contre le terroriste Glenn Gould. A l’écoute de la musique, passé le speech hilarant de Bernstein en direct à la radio, on comprend quoi ? Simplement qu’au delà des choix « monstrueux » dans les tempos, des habitudes d’écoutes des versions célèbres du concerto n°1 (Arrau-Giulini, ou Pollini-Abbado), il y a des trésors dans cette rencontre. Gould, en recomposant le discours autour de ses obsessions (contrepoint, placidité mêlée à la flamme), nous fait entendre telle phrase, tel chant passé totalement inaperçu avant lui. Bernstein, visiblement à l’opposé dans ses choix artistiques, accepte de jouer le jeu et d’abandonner la primauté de sa fonction (patron du New York Philharmonic depuis 5 ans déjà). Il pose clairement la question: Who is the boss ? On hésite, et puis à voir la légende, on comprend que c’est le public.